C’est l’espoir démocratique anglais qui s’est éteint à Waterloo

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La bataille entre l'ordre et la liberté
La bataille entre l’ordre et la liberté

200 ans après le dernier coup de feu, que signifie la bataille de Waterloo ? Quel est son véritable sens historique et politique ? Dans un article publié par Martin Kettle, républicain convaincu et fils de militants communistes, dans le journal de centre gauche, The Guardian, cette bataille a deux sens pratiquement irréconciliables.

article de Martin Kettle :

Tout d’abord, il y a la réalité historique d’une victoire difficile mettant fin à une très longue et sanglante guerre qui dura plus de 20 ans. Une victoire pour les îles britanniques qui échappaient définitivement à la crainte maladive de l’invasion par les armées françaises. Cela mérite bien les célébrations germano-britanniques organisées cette semaine un peu partout.

Et la deuxième réalité ? Elle est bien plus difficile à reconnaître et à célébrer outre-manche. Il s’agit ni plus ni moins que de la victoire des régimes les plus réactionnaires de l’histoire européenne sur les forces de la révolution française. Waterloo, c’est la porte ouverte à une Europe désormais unie pour engager une répression systématique de toutes les tentations démocratiques et qui se partage les peuples et les territoires au Congrès de Vienne. Waterloo, c’est la victoire de Castlereagh, Metternich, Louis XVIII, Charles X, de Ferdinand VII d’Espagne; ces hommes et souverains d’an autre temps dont la politique réactionnaire, anti-libérale et anti-démocratique n’aura d’autre objet que de reléguer l’Europe des républiques et des peuples dans d’obscurs feuillets de livres d’histoire un peu désuets.

Deux cents ans plus tard, les Britanniques s’amusent toujours autant du peu de gout des français pour célébrer la défaite de Waterloo. En France, Waterloo aura toujours été considérée comme un lieu de ténèbres, honni par Victor Hugo et purement oublié par le Général de Gaulle dans son ouvrage La France et son armée publié en 1938. François Hollande lui même, peu avare de cérémonies mémorielles, refusera de participer aux cérémonies du bicentenaire de Waterloo alors même qu’il est le premier à inviter la chancelière allemande aux cérémonies célébrant les victoires de 1918 ou 1945…

En fait, pour aussi surprenant que cela puisse paraître outre-manche, la France a encore une relation complexe et mal à l’aise avec Napoléon Bonaparte et son héritage. Tribun révolutionnaire, tyran qui réintroduit l’esclavage, ou tout simplement un chef d’Etat et réformateur phénoménale?

Napoléon à Waterloo
Napoléon à Waterloo

La vérité est qu’il était toutes ces choses là en même temps, le yin et le yang de la politique, un savant mélange de bien et de mal. Dans une société de plus en plus soumise aux raccourcis de la pensée et à la bipolarisation des valeurs et de la politique, nos cerveaux embrumés de frenchies en pleine crise de conscience sont bien incapables de se décider sur nos sentiments pour l’Empereur.

Nous ne sommes pas seuls à vivre une sorte de crise des sentiments vis à vis de Napoléon. Si notre ambivalence peut masquer un instant le rapport presque sado masochiste que les britanniques entretiennent avec l’Empereur français, cela ne dure qu’une seconde …. La fascination est évidente, ahurissante. L’Angleterre vénère le génie de ce petit corse qui mit l’Europe entière à ses pieds. Il la fascine et la terrifie car chacun sait, du côté des historiens britanniques que la défaite française de Waterloo était d’abord et avant tout la victoire des réactionnaires et des anti-républicains en Europe.

Waterloo, c’est le dernier clou planté dans le cercueil de l’ambition napoléonienne de conquérir la Grande-Bretagne. Si nos amis européens célèbrent Waterloo comme une étape dans l’histoire de la grandeur britannique, ils se gardent bien de s’interroger sur le sens réel de cette aventure militaire.

La défaite de Waterloo n’est pas qu’un coup d’arrêt aux ambitions françaises, elle est l’arrêt de mort du mouvement républicain en Angleterre. Un mouvement qui se nourrissait de la défaite lors de la révolution américaine, de la maladie mentale du roi Georges et de l’impopularité de son successeur. Une dynastie en fin de vie qui aurait pu être balayée du champ politique comme le furent les Bourbons en Espagne et en France. L’austérité économique et la réaction morale et politique qui marquèrent les décennies post napoléoniennes en Europe et spécifiquement en Angleterre nous laissent penser qu’au-delà de la célébration d’une victoire, de nombreuses personnes en Angleterre avaient des sujets de se lamenter de la « victoire ». Certains d’ailleurs se lamentent toujours face à un système politique et institutionnel qui semble à jamais figer.

Lord Byron, en visitant le champ de Waterloo en 1816, au début de son exil, était l’un de ceux-ci. Il écrivait alors à un ami: “Je déteste la cause, les vainqueurs et la victoire.” Quelques mois plus tard, dans son « Le Pèlerinage de Childe Harold » il pleurait sur “la tombe de la France, le Waterloo mortel“, avant de s’interroger : au lendemain de cette victoire, notre terre est elle plus libre ? La réponse était non.

Byron n’était pas seul à se lamenter de la victoire de son pays. William Hazlitt, considéré comme le plus grand critique littéraire anglais de son temps mais aussi comme le plus ardent de tous les admirateurs de Napoléon outre-manche désignait Waterloo comme “la plus grande et la plus funeste des batailles dans l’histoire du monde“. William Godwin pestait lui aussi contre les “conséquences misérables de ce champ maudit” convaincu que malgré le vice impérial de la révolution française, rien ne pouvait être pire que ces monarchies ancestrales et féodales, restaurées dans leur ignominie réactionnaire.

Pour William CobbettLa guerre est finie. L’ordre social est rétabli; les Français sont à nouveau dans le pouvoir des Bourbons; la Révolution est à une extrémité; aucune modification n’a été effectuée en Angleterre; tout a été préservé et notre gouvernement nous dit que nous nous sommes couverts de gloire “.

On se souvient qu’au terme de la bataille, Napoléon se livra aux Britanniques au large de la côte ouest de la France. Mais lorsque le navire sur lequel il était arrivait au large de Torbay, l’empereur déchu ne fut pas autorisé à quitté le bateau. La raison de cette interdiction tient en un mot : popularité. Le gouvernement britannique craignait qu’en accostant, Napoléon ne fut accueilli en héros par la population.

A Saint Hélène, le médecin de l’Empereur lui demanda ce qu’il aurait fait s’il était parvenu à faire accoster ses troupes en Angleterre en 1805… « J’aurais fait débarquer rapidement 200 000 hommes au plus près de Chatham afin de marcher sur Londres. J’aurais alors proclamé la république, l’abolition des privilèges et des titres de noblesse, la répartition des terres entre les ouvriers agricoles et la souveraineté du peuple ».

Bien sûr, je suis heureux que Waterloo ait mis fin à une longue et horrible période de guerres européennes. Mais cette bataille reste un énorme revers pour la cause de la démocratie et de l’égalité. Vous ne me trouverez pas parmi ceux qui célèbrent un événement qui aura finalement empêché la Grande-Bretagne de devenir une république démocratique.

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