J’ai rencontré Jean Lacouture, le biographe de l’Histoire immédiate

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Jean Lacouture
Jean Lacouture

Certains noms restent gravés dans votre esprit à jamais. Ils remontent à ces heures passées sur des livres d’études, des heures à griffonner sur des fiches bristol, à tourner des pages, avancer puis revenir. Ces noms appartiennent à notre intimité intellectuelle et culturelle, à l’intimité du savoir et de la pensée en construction. Jean Lacouture est de ces noms.

Il n’est plus besoin de présenter longuement Jean Lacouture qui, tout en exerçant son métier de journaliste-reporter aux quatre coins du monde (pour Combat, Le Monde, France-Soir, et Le Nouvel Observateur), est devenu l’un des grands maîtres de la biographie (Nasser, Hô Chi Minh,  François Mitterrand, De Gaulle, Mauriac, Blum…). Désireux de prolonger les enquêtes des journalistes sur les événements et les problèmes très contemporains par des ouvrages de qualité, il a fondé, aux éditions du Seuil, dès le début des années soixante, une collection dont le nom devait populariser l’expression L’histoire immédiate.Cette nouvelle matière porte un regard historique sur ce qui pourrait encore relever de l’actualité.

Lacouture est ainsi un homme complet, rejetant les murs entre ses deux métiers et passions, un observateur du monde d’hier au sens propre du terme. Observateur, il se muait en un raconteur des plus talentueux… un raconteur non dénué de sens politique. Lacouture était un homme de gauche comme on en fait plus, dans la suite d’un François Mitterrand, issu d’horizons conservateurs, il fut un témoin engagé qui avait embrassé la cause de la décolonisation dans l’immédiat après-guerre, à l’heure où celle-ci ne relevait d’aucune évidence. Il prône un « journalisme d’intervention » réfutant l’idée même d’objectivité.

« Le journaliste agit comme un diplomate : il s’efforce de comprendre et faire comprendre les différents points de vue, tout en ne cachant pas qu’il souhaite telle issue plutôt que telle autre. »

Celui qui se reprochera toute sa vie de ne pas avoir été un résistant de la première heure était devenu journaliste en 1947 avant de se laisser aller à son vrai bonheur littéraire : le portrait historique. Après la parution de Cinq hommes et la France (Habib Bourguiba, Ferhat Abbas, Ho Chi Minh, Mohammed V, Sékou Touré), Jean Lacouture s’attelle à partir des années 1970 à d’imposantes biographies qui font date : Nasser, André Malraux, François Mauriac, Pierre Mendès France, De Gaulle, Mitterrand, Germaine Tillion, Paul Flamand. Plus que des récits détaillés de parcours, il s’attache à la compréhension globale du personnage, volontiers « détouré » de son époque et devient un must des préparations en sciences politiques

Mort le 16 juillet à l’âge de 94 ans à Roussillon, Jean Lacouture ne pourra donc plus « s’amuser » à raconter des histoires. Il nous laisse une œuvre colossale : 71 livres, dont une quinzaine écrits avec des cosignataires… Journaliste, historien, témoin … Jean Lacouture continuera à vivre sur nos étagères et nos mémoires politiques.

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