La fameuse fin d’un bipartisme français imaginaire

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89964403_oIls n’avaient que ça à la bouche après le 1er tour des élections départementales : 2015 sera l’année de la disparition du traditionnel « bipartisme » à la française … et pourtant, après le second tour, on se trouve avec 48 présidents UMP, 6 DVD, 14 UDI-Modem, 27 socialistes, 5 PRG-DVG et 1 communiste. Dans tous les cas il s’agit de majorités soit de droite, soit de gauche, toujours constitutées autour des mêmes deux blocs.

Pour mémoire, le bipartisme c’est un système politique où pour diverses raisons, seuls deux partis obtiennent régulièrement et de façon alternative des majorités absolues au Parlement leur permettant de gouverner et de se succéder à la tête du gouvernement. On distinguera le « bipartisme absolu » du « bipartisme élargi ». Dans le premier cas, les usages et dispositions réglementaires font que l’action politique et l’alternance démocratique sont censées être assurées par la collaboration et la rivalité entre deux partis et deux partis seulement représentés au Parlement. C’est par exemple le cas aux Etats-Unis d’Amérique même si cela n’a pas empêché certains candidats ou partis de tenter d’exister ou de renverser ce système souvent au détriment de l’un des deux partis principaux. On sait ainsi que c’est la candidature ultra conservatrice de Ross Perot qui coûta la présidence au Parti républicain lors des élections de 1992, Bill Clinton s’imposant sans majorité absolue.

La deuxième situation, le « bipartisme élargi »  est la conséquence du mode de scrutin majoritaire à un seul tour ou de l’instauration d’un second tour de scrutin pour tous les modes d’élections (majoritaire ou proportionnel), ce qui a pour effet d’obliger le vainqueur à obtenir plus de 50 % des suffrages. Dans ce cas,  seuls deux partis obtiennent des majorités suffisantes pour être à l’initiative de lois même si d’autres partis minoritaires peuvent siéger au Parlement et occuper des mandats locaux tout en restant cantonnés à un rôle secondaire. C’est le cas au Royaume-Uni où travaillistes et conservateurs se succèdent au pouvoir depuis la fin de la Première guerre mondiale.

C’est également cette deuxième situation que, selon les commentateurs, la France connaîtrait et qui serait en train de disparaître …

Le Bipartisme élargi nécessite deux critères : seuls deux partis exercent réellement le pouvoir et les autres mouvements sont cantonnés dans des rôles subalternes

Prenez l’Angleterre, le titre de Premier ministre y a été créé pour Robert Walpole, chef des « whigs », le parti libéral, en 1721. De cette date et jusqu’en 1924 soit pendant plus de deux siècles, le parti libéral et le parti conservateur (Tory) se succèdent à la tête du Gouvernement à l’exclusion de tout autre mouvement politique. C’est au début du XXème siècle que les syndicats créent le « Labour », le parti travailliste qui rapidement dépasse les libéraux aux élections puis les remplace comme parti de gouvernement. En 1924, Ramsay MacDonald devient le premier « Premier ministre » travailliste de l’histoire anglaise. Depuis cette date travaillistes et conservateurs se succèdent au pouvoir sans que le parti libéral devenu « Lib-Dem » ne parvienne plus à dépasser la troisième position et gagner une élection. Cela fait presque un siècle.

En France somme-nous vraiment dans cette situation ?

Ce qui peut nous perdre c’est que les partis politiques changent très souvent de nom dans notre pays. Aujourd’hui en 2015 nous avons 5 partis principaux revendiquant la possibilité de gagner une élection présidentielle : le Front de Gauche (incluant le Parti communiste français), le Partis socialiste, l’UDI (incluant le Modem ou vice versa c’est la même famille politique qu’ils le veuillent ou non), l’UMP et le FN.

Depuis 1958 la France a eu sept Présidents de la République et 21 Premier ministres issus de non pas deux mais trois familles politiques … En effet, Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre (respectivement Président de 1974 à 1981 et Premier ministre de 1976 à 1981) sont tous les deux issus de la famille démocrate chrétienne pas très éloignée des Lib-Dem britanniques. A plusieurs reprises cette famille politique a été à deux doigts de s’imposer au sommet de l’Etat avant et après 1974 … en 1969 et 1981 elle accède au second tour de l’élection présidentielle d’abord au détriment de la gauche, ensuite à celui de la droite. En 1988, 1995 et en 2007 elle se place en 3ème position au 1er tour de l’élection présidentielle.

vie politique française : les mouvements, les présidents et les premier ministres
vie politique française : les mouvements, les présidents et les premier ministres sous la Vème République

En fait, la France de la Vème République est un bipartisme contrarié par plusieurs partis qui s’acharnent à vouloir le faire tomber

On constate que l’un des deux soi disant « partis de Gouvernement » a été éliminé dès le premier tour de l’élection présidentielle en 1969, 1974, 1981 et 2002. Dans les faits, ces deux partis ne dépassent en cumulé 50 % des voix qu’à 5 reprises depuis l’instauration de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct : en 1965, 1974, 1988, 2007 et 2012.

résultats du 1er tour des élections présidentielles depuis 1969
résultats du 1er tour des élections présidentielles depuis 1969

On doit ainsi distinguer la France des urnes de la France des sièges, la première s’exprime au 1er tour, la deuxième la fait taire au second tour.

Prenons par exemple les élections législatives de 2012. Le graphique ci-dessous expose en bleu les pourcentages de voix obtenus par chaque nuance politique et en bleu le pourcentage des sièges correspondant après le second tour …

résultat des élections législatives de 2012 en % des voix et en % des sièges
résultat des élections législatives de 2012 en % des voix et en % des sièges

On constate un différentiel évident, voulu par le législateur et qui est la conséquence mécanique d’un mode de scrutin imaginé pour lisser les résultats et favoriser (mais non garantir) une majorité absolue pour une famille politique ce qui devrait lui permettre de gouverner sereinement. Si nous avions élus nos députés à la proportionnelle, à défaut d’alliance avec le FN, seul un gouvernement d’alliance gauche/droite aurait pu gouverner le pays.

Le bipartisme européen est un mur d’enceinte qui protège les élites du peuple et il se fissure dangereusement

Les résultats des dernières élections partout en Europe tend à montrer que le système politique imaginé pour favoriser le cercle sans fin du partage du pouvoir au sein de la même caste élitiste s’effondre. La où la crise est la plus violente cela sonne comme une évidence. En Grèce, lors des élections de janvier dernier c’est l’extrême gauche qui l’emporte avec 37 % des suffrages devant la droite 28 % alors que le parti socialiste obtenait à peine 5 % des voix. En Italie le parti populiste de Beppe Grillo obtenait 25 % des voix et en Espagne lors des élections européennes Podemos, parti associatif des indignés  a dépassé la barre des 10 % dans les Asturies, à Madrid, aux Canaries et aux Baléares. Cette première alerte est confirmée aux élections municipales de 2015 le mouvement emporte plusieurs des plus grandes villes espagnoles  et notamment Madrid (Manuela Carmena), Barcelone (Ada Colau), Saragosse (Pedro Santisteve), Cadix (José María González) et Saint-Jacques-de-Compostelle (Martiño Noriega). Même l’Angleterre, temple du bipartisme tremble sous les coup de “3èmes forces” … Après l’échec des Lib-Dem qui avaient obtenu 23 % des voix en 2010  et avaient joué le rôle de subalternes dans le gouvernement Cameron, en 2015, le réveil vint principalement d’Ecosse et des anti-européens. le UKIP obtient ainsi 12,6 % des voix (mais un seul siège) et les écossais du SNP 4,7 % mais 56 sièges, tous en Ecosse … On est bien loin des tremblements de terres d’Europe du Sud mais les partis traditionnels perdent peu à peu la main sur des circonscriptions entières !

En France, si nous avions appliqué aux élections départementales le mode de scrutin britannique des législatives, à savoir le majoritaire à un tour, le FN aurait obtenu 327 cantons soit 654 conseillers départementaux. Si cela avait été un scrutin proportionnel par département … il serait à la tête de 43 départements. Dans la réalité il n’a remporté “que” 66 sièges et aucun département.

parti politique en tête au soir du premier tour des départementales
parti politique en tête au soir du premier tour des départementales

 Cette carte n’est pas la fin du bipartisme, il est déjà mort. Par contre c’est peut être la fin d’une certaine vision de la démocratie … en Europe.

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