Le général Toufik s’en va … mirage de changement en Algérie

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le général Toufik
le général Toufik

Aéroport d’Alger, janvier 1992. L’Algérie est sous tension extrême, le président Chadli vient d’être déchu par un groupe de militaires après la victoire aux élections législatives du FIS, parti islamiste radical. La plaie ouverte, il faut suturer rapidement et trouver un nouveau président.

Parmi eux se trouvent Mohamed Lamine Mediène surnommé « Toufik », résistant de la dernière heure, il sert l’armée française avant de rejoindre l’Armée de Libération Nationale en 1961, quelques mois avant l’indépendance.  Il appartient au clan de ceux qu’on désignera “les français” pour rappeler leur passé un peu trop favorable à l’Algérie française.

Toufik est affecté à la frontière entre l’Algérie et le Maroc sous les ordres de deux hauts gradés, le colonel Chadli Bendjedid et surtout son chef d’état major, un autre “Français” le capitaine Larbi Belkheir.

En 1986, il devient chef du département de la défense et de la sécurité à la Présidence de la République, où Larbi Belkheir occupe la fonction de directeur de cabinet de Chadli Bendjedid devenu Président de la République. Quelques mois plus tard, en 1987, le Président Chadli signe un décret rédigé par Belkheir, nommant le colonel Toufik à la tête du DADS ( département des affaires de défense et de sécurité ). Le voici à la tête de tous les services de sécurité du pays ( police, Gendarmerie, sécurité militaire ).

Le parrain Larbi Belkheir et le président Chadli
Le parrain Larbi Belkheir et le président Chadli

Le 12 janvier 1992, sur fond de crise politique et de montée de l’islamisme radical, Chadli Bendjedid annonce sa démission après avoir passé 13 années passées au sommet de l’Etat algérien. Cette démission accompagnée du déploiement de l’armée dans les rues d’Alger est en fait le premier acte d’un véritable coup d’État dirigé par les généraux « janviéristes ». Il s’agit de d’abord de Larbi Belkheir, général-major à la retraite, le directeur de cabinet devenu ministre de l’Intérieur, de Mohamed Mediène, alias « Toufik » : Général et patron du DRS, de Khaled Nezzar, général-major et ministre de la Défense, de Abdelmalek Guenaizia, général et chef d’état-major, de Mohamed Lamari, alors général, Commandant des forces terrestres en janvier 1992, il est promu général-major et nommé chef d’état-major en 1993, puis général de corps d’armée et enfin Mohammed Touati, alors directeur au ministère de la Défense. Il sont tous un point commun (à l’exception notable de Abdelmalek Guenaizia, tous ont été formés par l’armée française pendant la guerre d’indépendance et n’ont changé de camps que quelques mois avant la victoire algérienne… qu moment où l’indépendance devenait inéluctable…

En 1992, après avoir organisé le renversement de leur ancien protecteur Chadli Bendjedid, les généraux s’accordent sur le nom de Mohamed Boudiaf, haute figure de la lutte pour l’indépendance, possédant la carte FLN n°001 mais exilé au Maroc depuis des décennies, pour devenir leur nouvelle marionnette politique. La délégation qui attend le retour au pays de Mohamed Boudiaf est impressionnante; tout ce que compte l’oligarchie militaire est présente pour l’accueil sur le tarmac de la nouvelle vitrine (civile) du pays. La télévision d’État retransmet l’événement et en les filmant, cite un à un les officiers présents que le nouveau président Boudiaf salue sans les connaître. Dans le lot, quand vient le tour du général Toufik, la caméra s’en détourne rapidement et le commentaire en off n’annonce aucun nom à mettre sur le visage furtif. Ce sont les ordres, discrets. Pas de nom, pas de visage… Toufik déteste la lumière, il est et restera celui qui dirige dans l’ombre, tranche, souvent dans le vif.

Derrière les légendes …l’homme que les algériens ont surnommé Reb Dzaïr (« le dieu de l’Algérie »).

Le président Boudiaf est assassiné six mois plus tard, devant les caméras de la même télévision et probablement sur décision de la junte. A l’enterrement, où est présent Toufik, un service chargé d’interdire les images du général veille sur les photographes et saisit les appareils des imprudents.Le clan des “janviéristes” de plus en plus isolé sur la scène internationale choisi le successeur au sein du sérail en la personne du général Khaled Nezzar qui devient l’homme qui veut négocier avec les islamistes tandis que dans les prisons sordides de la junte.

Le général Nezzar, mal aimé autant pour son passé d’ancien soldat de l’armée française que de putschiste et d’éradicateur, entreprend de redorer son blason en publiant ses mémoires. Connaissant le secret bien gardé qui entoure les photos du général Toufik, il glisse malicieusement au passage de quelques considérations plus ou moins historiques une photo de l’homme de l’ombre. Le livre est vendu, c’est trop tard, même si dans la seconde édition des mémoires de Nezzar, les Services font pression sur l’éditeur algérois, qui retire la photographie. L’incident visuel est clos mais jusqu’à aujourd’hui, c’était la seule photo officielle du général Toufik, resté à l’état de mythe…

Toufik est le gardien du temple des Janviéristes, l’homme qui dure au delà des crises et des coups d’États discrets …  les autres tombent comme des mouches :

Toufik et
Toufik et Bachir, les deux faces d’une même pièce

Khaled Nezzar échappe à un attentat en 1993 et se retire de la vie politique. Il est remplacé à la tête de l’Etat par Liamine Zeroual qui pousse Larbi Belkheir à fuir le pays et qui s’attaque aussi au Général Toufik. Ce dernier favorise le chaos dans le pays poussant Zeroual à démissionner en 1999. Malgré l’hostilité d’une partie de l’armée, le civil Bouteflika est coopté par Toufik. Abdelaziz Bouteflika, lui aussi en exil comme Mohamed Boudiaf, devient président dans un scrutin sans enjeu. Des posters et des affiches géantes de l’élu sont placardées partout, dans la tradition du nationalisme panarabe et du culte de l’image, où les autocrates syriens, égyptiens, irakiens ou tunisiens sont omniprésents sur les murs des villes et campagnes. Toufik a repris la main mais dans les bagages du nouveau président on retrouve Larbi Belkheir que Toufik fera nommer ambassadeur d’Algérie au Maroc en 2005 … exit la concurrence.

Pourtant, dès son accession au pouvoir en 1999, le président Bouteflika avait œuvré patiemment à désagréger ce groupe de généraux omnipotent qui avait organisé l’annulation des législatives dont le 1er tour avait été remporté en décembre 1991 par le Front islamique du Salut (FIS). Mohamed Mediene en était le dernier représentant au sein du régime algérien… Il croyait qu’il aurait la peau du président malade et vieillissant et a tout fait pour l’empecher de se représenter en 2014 … en vain … il le paye aujourd’hui. Dès fin 2013, Bouteflika a entrepris une politique d’affaiblissement systématique du DRS, en lui ôtant de nombreuse prérogatives, avant de mettre le 13 septembre 2015 son chef à la retraite… La nouvelle a fait l’effet d’une bombe dans la presse algérienne : Toufik est tombé sans même pouvoir bouger … Comme par magie, dimanche, pour la première fois en 20 ans, sa photo s’est affichée à la une d’un journal. En-Nahar le montre habillé en costume et cravate, les yeux dissimulés derrière des lunettes de soleil… La peur n’est plus et le courage vient à ceux qui 2 jours avant lui mangeaient dans la main … la politique mes amis …

L’espoir de changement ? Bien sur que non …

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général Athmane Tartag surnommé “Bachir”

Ne vous y trompez pas, Toufik est parti c’est vrai mais son successeur est un autre général … le général Athmane Tartag surnommé “Bachir”.  fut l’un de ses principaux adjoints durant la décennie de guerre civile dans les années 90. En 1990, il était chargé des opérations au sein de l’état-major au sein duquel il est connu pour avoir dirigé le très controversé Centre Principal Militaire d’Investigations (CPMI). Il fut à cette occasion surnommé  par certains le « monstre de Ben-Aknoun ». Dès le printemps 1992, Tartag avait reçu l’instruction de son chef, le général Kamel Abderrahmane, de ne plus remettre les « intégristes irrécupérables » à la justice ; ce qui signifiait clairement “carte blanche pour tuer”. Mais avant, ils passaient systématiquement par la torture. Il s’ensuivit des expéditions punitives qui firent entre 1993 et 1994 entre dix et quarante victimes par jour. De véritables escadrons de la mort ont été formés dans ce centre, chargés de poursuivre les islamistes, de les liquider et de terroriser la population. Mais leur mission militaire initiale ne fut pas abandonnée. Ainsi, de nombreux militaires suspectés de sympathies avec le FIS ont été arrêtés et détenus au CPMI de Ben-Aknoun. En particulier, en mars 1992, plus de soixante-dix militaires (dont le plus haut grade ne dépassait pas celui de capitaine), soupçonnés de préparer un coup d’État, ont été arrêtés, torturés et condamnés à des peines de prison allant jusqu’à trois ans. Certains de ces militaires ont été liquidés après leur libération par les commandos rattachés au CPMI, d’autres ont « disparu » (pour plus d’informations visitez le site Algeria Watch) … Depuis 2011, ce charmant personnage était le n°2 du DRS … juste derrière le Général Toufik et pour de nombreux observateurs, idéalisant peut être les tortueuses compétences occultes du général mis à la retraite … finalement ce serait Toufik lui même qui aurait organisé sa sortie, affaiblissant les capacités de police politiques du régime et mettant un homme à lui en place se garantissant ainsi une retraite … paisible.

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