Sainte Sophie, un chef d’oeuvre en péril … à cause de nous

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Un chat gardien du temple à Sainte Sophie
Un chat gardien du temple à Sainte Sophie

Au détour d’un passage par trop éclair dans les faubourg d’Istanbul, il m’est venu à l’esprit cette idée de partager une autre histoire qui se joue par delà les siècles, celle de la fin (hélas prévisible) d’un des plus beaux monuments de notre millénaire, enfin du précédent, cette 8ème merveille du monde … Sainte Sophie…

Noémie Allart nous présente ce majestueux édifice : “Haute de 55 mètres, Sainte-Sophie s’impose à Istanbul. La ville semble n’avoir toujours vécu qu’autour d’elle. Sévère mais majestueuse, hétéroclite mais harmonieuse, symbole fort pour l’Occident comme pour l’Orient, Ayasofya fascine par son mélange des genres inédit et la force de son histoire.”

Constantinople et non Byzance, empire Romain et non Byzantin…

La force de son histoire, c’est peu dire … Nous sommes en 532, Byzance est devenue Constantinople 200 ans plus tôt. En effet, contrairement à ce que beaucoup croient, l’empire dont la capitale était Constantinople ne fut appelé “empire byzantin” qu’à compter de 1 557, soit bien après la chute de la ville au profit de l’Empire Ottoman … Ainsi, les soi disant “Byzantins” se sont toujours désignés par le terme “Romaioi” (Ρωμαίοι), c’est-à-dire “Romains”, car à leurs yeux l’Empire romain avait perdu l’Occident, mais continuait en Orient. On retrouve le terme chez les Musulmans, qui parlent de “Roumi” et de  “Sultanat de Roum”.

La capitale de l’empire, s’appelait officiellement Constantinople, mais ses habitants disaient simplement “polis” (la ville), d’où vient le nom turc “Istanbul”, déformation de l’expression « eis tên polin » (à la ville).

HagiaSophia
HagiaSophia

Bref en 532 règne l’Empereur Justinien qui observe dubitatif les ruines de la “Grande Église” détruite par les émeutiers pour la seconde fois (c’était déjà arrivé en 404). Il décide de la reconstruire beaucoup plus grande et majestueuse que les deux précédentes, et cette fois dédiée à la “Sagesse Divine” d’où le nom “Ἁγία Σοφία” soit Hagía Sophía, Sainte Sophie,  martyre chrétienne suppliciée à Rome vers 137, personnification de la sagesse divine. Le chantier est immense pour cette basilique de 55 mètre de haut, 77 mètres de long et 71 mètres de large construite je le rappelle juste comme ca, 1150 ans avant Versailles, 1094 ans avant Saint Pierre de Rome ou 700 ans avant Notre Dame … pour être plus explicite … la période qui s’écoule entre la construction de Sainte Sophie et celle de Notre Dame est identique à celle qui sépare François Hollande, président de la République et Philippe IV le Bel, des rois maudits … bon clairement c’est très très vieux puisque la basilique fête cette année son 1 480 ème anniversaire …  La construction ne prit que 5 années et 10 mois permettant à Justinien d’inaugurer l’oeuvre de sa vie.

Basilique, Mosquée puis Musée, le destin hors norme d’un témoin de l’histoire

reconstitution de Constantinople avant la prise de la ville par le sOttomans
reconstitution de Constantinople avant la prise de la ville par le sOttomans

Construite en zone sismique, la basilique ne fut pas protégée par la divine providence. Des tremblements de terre, en août 553 et le , causèrent des fissures sur le dôme principal et la demi-coupole de l’abside. Le , un nouveau séisme provoqua la destruction totale du dôme central. Il fut reconstruit avec un demi mètre de plus. En 740, nouveau tremblement de terre suivi d’un incendie en 859 puis de nouveaux séismes en 869 et en 899 qui détruisent à nouveau la coupole, reconstruite à l’identique. Sainte Sophie résiste à la nature ou du moins, elle se défend face aux 11 autres tremblements de terre qui suivront…

En 1453, le sultan Mehmet II à la tête des troupes ottomanes prend Constantinople rayant définitivement de la carte l’Empire romain d’Orient. Son premier geste est de venir à Sainte Sophie qu’il préserve des pillages et transforme en mosquée, symbole de sa victoire éternelle. La plupart des signes chrétiens sont effacés ou recouverts, la nouvelle décoration musulmane vient donner un côté hors du temps à l’ensemble architectural qui sera doté d’un puis finalement quatre minarets. Chaque Sultan apportera sa touche personnelle à l’ensemble sans jamais effacer les traces du passé, laissant la mémoire chrétienne exister dans ce temple de l’Islam victorieux.

Au lendemain de la Première guerre mondiale Mustafa Kemal “Atatürk” décide de poursuivre la restauration de Sainte-Sophie et de « l’offrir à l’humanité », il fait décrocher les grands panneaux circulaires portant le nom d’Allah, de Mahomet et des califes : Sainte-Sophie devient un musée. Pour l’historien Edhem Eldem, cette transformation « incarne la laïcisation du pays et la promotion de l’universalisme occidental ». Les grands panneaux reviendront néanmoins en 1953 mais la basilique – mosquée restera un musée…

Sainte Sophie, la première victime du tourisme de masse ?

Alors qu’en Irak, en Afghanistan et en Syrie, des barbares sans noms détruisent au nom de l’ignorance les souvenirs des gloires architecturales passées, ce sont les touristes du monde entiers, qui se lamentent depuis leur canapé, qui doucement mais surement accomplissent jour après jour la même oeuvre destructrice dans l’enceinte de la 8ème merveille du monde.

La coupole
La coupole

Comme le raconte Marie Jégo, correspondante du Monde à Istanbul : “Ecoliers turcs avec leurs enseignants, touristes munis de leur perche à selfies, groupes d’étrangers escortés par leurs ­guides, les curieux se pressent en masse chaque jour à l’entrée. Tous sont saisis par le caractère magique de la vaste coupole – 33 mètres de diamètre – qui, préfigurant la voûte céleste, semble flotter en suspension. Mais cela n’empêche pas le vandalisme. Quand la saison touristique bat son plein, 14 000 personnes foulent quotidiennement ses dalles de marbre, ce qui n’est pas sans poser problème. « Le marbre se fissure, or nous avons pu remarquer que certains visiteurs en prélevaient des petits morceaux en souvenir. Bientôt, un film de plastique transparent sera posé sur le sol du rez-de-chaussée et sur celui de la galerie », explique Zeynep Ahunbay, architecte et membre du comité exécutif du musée.”
Le plastique a été posé dans la galerie mais vous sentez parfaitement sous vos pieds les morceaux de marbre brisés, transformés en poussière … vous pouvez voir directement des pans entiers de galerie prêt à s’effondrer et qui penchent dangereusement vers le sol quelques dizaines de mètres plus bas … faudra t’il que le drame survienne, que quelques japonais ou français en goguette meurent sous des amoncellement de marbre millénaire pour qu’enfin on engage les travaux de réhabilitations nécessaires ou qu’au moins on interdise dès maintenant l’accès aux parties les plus fragiles de la basilique ?

Si Sainte-Sophie semble fatiguée et usée c’est aussi parce qu’encore et toujours, au delà des tremblements de terre et des coups de pieds d’une horde touristique peu respectueuse; elle souffre à nouveau des conflits religieux qui meurtrissent notre monde. Malgré sa conversion en musée en 1934 et son classement à l’UNESCO en 1985, le muezzin appelle à la prière cinq fois par jour du haut des minarets d’Ayasofya.

De temps à autre, des manifestations ont lieu pour la reconversion de l’édifice en mosquée, dont la dernière d’ampleur en mai 2015, avec des slogans tels que « Cette terre est musulmane, Sainte-Sophie est une mosquée! », « Une seule solution : l’islam ! » ou encore « Sacrifions nos vies pour l’islam ! ». Cette revendication a en effet retrouvé de la vigueur depuis que le président Recep Tayyip Erdogan berce les foules avec son rêve de « reconquête » néo-ottomane. Les manifestants avaient imaginé qu’il irait dire une prière à Sainte-Sophie juste après avoir célébré en grande pompe, le 30 mai, le 562e anniversaire de la prise de Constantinople. Ce faisant, il aurait marché sur les traces de Mehmet II, qui, juste après s’être emparé de la « deuxième Rome », s’en était allé dire une prière à Sainte-Sophie. Mais le président n’en fit rien. Le mois suivant il promettait pourtant de réfléchir à la transformation du musée en mosquée … Parce que personne ne laisse jamais en paix une vieille dame magnifique et fière … surtout pas les petits êtres dont l’ambition est mortelle.

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