La destruction de Paris, fantasmes et réalités

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Michel Deguy
Michel Deguy

C’était le 17 février 2015 qu’était publiée une tribune dans Libération sobrement intitulée “La destruction de Paris” et signée de Michel Deguy, 85 ans, essayiste et poète dont les principales caractéristiques semblent être la loyauté et la clairvoyance politique. Pour ce qui est de la loyauté, il reçoit en 2004 le Grand prix de la Poésie de l’Académie française qu’il remerciera 11 ans plus tard en signant, toujours dans Libération, une énième tribune intitulée “La fin de l’Académie française” … En quelques mois seulement le vieux poète s’acharne donc à voir la fin de tout, comme si sa propre mort, obsession littéraire de toute vieille gloire, devait d’abord se projeter sur ce qui l’entoure.

Pour ce qui est de la clairvoyance politique … permettez moi de citer Deguy dans le texte, celui d’une tribune collective publiée dans le Monde le 4 mai 2012 : “les raisons impératives d’élire François Hollande président de la République sont des raisons positives qui tiennent à son programme, à son parcours et à l’homme qu’il est […] Il sait que le vote pour Marine Le Pen est le fruit d’une révolte devant l’accroissement des inégalités et qu’on ne peut y répondre qu’en combattant ces inégalités. C’est pourquoi il a affirmé la nécessité d’une politique de relance économique […] Le projet de François Hollande prône l’humanisme, la séparation des pouvoirs et le respect de l’éthique dans la conduite des affaires politiques et économiques. Oui, il est urgent que notre pays retrouve son âme. Oui, il faut voter François Hollande.” Clairvoyant presque autant que Jérôme Cahuzac… J’attend avec impatience la tribune de 2017 !

Mais revenons en à notre destruction de Paris. Que pointe donc l’homme qui fustige le manque de modernité de l’Académie française et glorifie l’éthique de François Hollande dans la gestion des affaires publiques?

la circulation parisienne
la circulation parisienne

Paris n’est plus une très grande ville nous explique t’il : “C’est une agréable cité, qui ressemble à un gros bourg paisible. Souvent le soir, traversant le boulevard Saint-Michel ou le Saint-Germain, à l’heure où Londres, New York grondent, j’aperçois un bus ou deux, vides aux trois quarts, trouant la nuit; quelques piétons se hâtent chez eux, comme dit le romancier. Les rez-de-chaussée commerciaux ont mis la veilleuse. Les surgelés Picard grelottent. Les SDF déplient leur couchage de carton. ” C’est bien naturellement joliment dit, la ville se vide à l’image de ces contrées de province qui le vendredi venu voient leurs habitants s’égayer justement en bord de mer. Qui n’a pas tourné dans les avenues abandonnées de Bordeaux ou Nantes un dimanche après midi n’a jamais vraiment connu ce manque de parisianisme coloré…

Je vais vous dire que Deguy écrit bien et tape fort mais il écrit avec le regard apeuré d’un homme de 85 ans enfermé dans sa vision du monde moderne, celle de Pompidou. Il rêve le bruit et la fureur et ne peut penser qu’aucun bruit n’est plus moderne que le silence. Son rêve pour une ville capitale ? : “L’activité requiert la circulation. Il faut donc remettre en jeu «contradictoirement»les deux conditions de celle-ci: la «spaciosité» et la sanction contre les «stationneurs» abusifs. Démolir tout ce qui réduit la largeur des voies et des vues, et punir durement les «obstructeurs». Rendre à la circulation, au bon stationnement, et aux bons «embarras de Paris» un maximum de surface, ce qui implique de démolir les obstacles, les privilèges d’acier, recoins, vestibules en pavé, ronds-points accapareurs, barrières plantées, trottoirs géants; et conjointement traquer le parking sauvage et redompter le piéton-qui-a-tous-les-droits. Ne pas configurer la rue«pour» l’exception (l’invalide du coin, le corps diplomatique infatué), mais pour l’aisance générale. Faire monter le contentement et non la «râlerie», faciliter la danse des citoyens enlaçant leur ville.

En rouge, les autoroutes et voie express actuelles, En violet, les autoroutes prévues à l'époque,  En bleu foncé, les différentes autoroutes prévues par le plan, En bleu clair, les sections enterrées.
En rouge, les autoroutes et voie express actuelles, En violet, les autoroutes prévues à l’époque,
En bleu foncé, les différentes autoroutes prévues par le plan,
En bleu clair, les sections enterrées.

Je l’ai dit, Deguy ne rêve pas mais défend en 2015 la vision qu’avait eu dans les années 60 Georges Pompidou alors Premier ministre pour la capitale et sa banlieue. L’idée était de pouvoir relier l’hyper-centre de Paris aux villes nouvelles par des liaisons intégralement autoroutières, en évitant ainsi les congestions de trafic qui commençaient à obstruer les différentes voies menant aux portes de la capitale. Les autoroutes menant au boulevard Périphérique devaient donc être prolongées intra-muros, et pour assurer le lien entre elles une sorte de rocade devait être construite. Cette même rocade devait s’articuler autour d’un grand axe nord-sud à 2*4 ou 2*5 voies, qui devait permettre d’éviter le périphérique… Le rêve de Deguy, ne lui en déplaise, est le plus grand cauchemar des parisiens …

Un autre Paris que celui de Deguy
Un autre Paris que celui de Deguy

Les dirigeants municipaux qu’il fustige au travers de sa diatribe sont ceux que les parisiens encensent justement et uniquement pour tout ce que lui déteste : les vélos, la piétonisation… Lui qui s’acharne à croire que la “ville mondiale n’est pas faite pour la promenade”, s’acharne surtout dans l’erreur : la ville mondiale moderne est celle qui se construit autour des promenades qui sont en elles mêmes le premier axe d’une politique de déplacements apaisés.

Pauvre Deguy, incompris dans sa ville …. Lors du vote pour le budget participatif 2016 organisé par la Ville de Paris du 10 au 26 septembre 2015, les parisiens ont fixé LEURS priorités budgétaires et devinez quoi, le tiercé des priorités formulées était le suivant : plus d’aménagements pour les cyclistes, plus de place pour les piétons et plus d’aide aux démunis. Deguy tonne bien dans le désert mais c’est celui de sa conception passéiste de la ville lumière.

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