Edouard, Everyone’s Upstairs Neighbors

Share

2708C’est probablement l’un des ouvrages les plus célèbres du grand Jean-Paul Sartre et probablement aussi l’une de ses œuvres où il s’est le moins trompé sur le sens des choses … « Huis Clos » d’où est tiré la phrase la plus fameuse de cette icône de la philosophie française : « Tous ces regards qui me mangent … Ha, vous n’êtes que deux ? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. Alors, c’est ça l’enfer. Je n’aurais jamais cru … Vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril … Ah ! Quelle plaisanterie. Pas de besoin de gril : l’enfer c’est les autres » … Pour le coup, Sartre est relativement imprécis dans sa description. L’enfer ce ne sont pas « les autres », l’enfer c’est Edouard et ses amis !

Edouard, jeune étudiant d’une vingtaine d’années fraîchement installé dans un appartement d’un quartier couru de la vie parisienne pour parfaire ses études. Edouard, ses goûts musicaux éclectiques mais pas mauvais, son pyjama en pilou, sa copine à talons, ses potes beuglants… Bref un jeune parisien en devenir qui aime sortir, fumer des cigarettes et bien d’autres choses, boire comme un russe de 40 ans et faire l’amour à sa copine sur le canapé lit du salon le dimanche à 8h du matin. Edouard, il aime faire la fête, être entouré de ses potes à chaque moment, telle une vraie famille à la vie à la mort… Et comme il vit dans le centre de Paris c’est chez lui que la troupe se rassemble, se chauffe et s’excite avant d’aller effrayer la bourgeoise et trousser sa fille … ce sont des « before », mot festif anglo-saxon que nous appelions nous les vieux nés avant 1995 « un apéro avant de sortir »… Bref Edouard est probablement un joyeux drille sympathique à un détail près …. Edouard est mon voisin de dessus !

L’enfer c’est Edouard !

200« Ha, vous n’êtes que deux ? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses » écrivait Sartrece fut exactement la réaction que nous eûmes, le voisin vivant au-dessus d’Edouard et moi-même nous retrouvant côte à côte devant la porte de notre cauchemar aviné un jeudi soir de novembre ou peut être un mardi ou un mercredi … ou probablement les trois soirs de la même semaine puisque qu’Edouard, je vous l’ai déjà dit, il aime recevoir ses amis …

Je dois vous l’avouer, ce n’est pas la première fois que cet appartement peuple mes nuits de cauchemars et de fantasmes sur la fin du monde. Laissé dans son jus du début du siècle dernier, les propriétaires de ce deux pièces de 40 m2 n’ont jamais songé à y faire ne serait-ce qu’un début de travaux d’isolation … Et c’est ainsi qu’au fil des années j’ai appris à me satisfaire de suivre de manière pour le moins précise le fil de la vie des différents locataires. Je me souviens naturellement des emmerdeurs comme le gros monsieur à la vie professionnelle « décalée » qui rentrait chez lui vers 2h du matin et commençait alors sa journée avant d’aller se  coucher vers 6h du matin. Le garçon avait une libido de grande qualité qui a enchanté ses deux copines successives, la première étant pour le moins expressive, notamment quand il est 4 h du matin … Il y eut ensuite notre « ami brésilien »… qui lui aussi aimait la vie nocturne et restait des heures à la fenêtre pour discuter avec sa maman restée au pays oubliant systématiquement que chez nous, ici à Paris, il était 1h du matin … Ces deux personnages qui auraient pu me faire renoncer à la vie parisienne pour retourner auprès des vaches ou des sangliers avaient néanmoins un point en commun … au moindre SMS, coup savamment donné sur le mur, plancher ou plafond (en fonction du voisin ulcéré) ou plainte directement à la porte, ils arrêtait immédiatement de faire le bruit signalé … Ils avaient ainsi conscience du désagrément qu’ils créaient à leur entourage immédiat et, probablement grâce aux effets d’une bonne éducation, ne supportaient probablement pas d’emmerder le monde constamment. Ils nous firent enfin le bonheur (immense) de déménager au bout d’un an pour se réfugier dans des immeubles plus adaptés à leur mode de vie c’est-à-dire ISOLES !

Edouard lui est issu d’une autre génération, celle qui a renoncé au « Surmoi »

Pour faire simple, Freud défini le « Surmoi » comme le siège des mécanismes de renoncement aux pulsions, contenant les images des différentes forces contraignantes auxquelles le Moi peut s’identifier. Le Surmoi découle de la résolution du complexe d’Œdipe. L’enfant assume les différents interdits en prenant conscience de l’existence d’une réalité extérieure. L’intégration des interdits et recommandations des parents permet à l’enfant de mieux gérer ses rapports avec le monde qui l’entoure en lui faisant faire l’économie d’expériences désagréables qu’il devrait sinon répéter (ou revivre par le souvenir). C’est ainsi, quand votre voisin vient vous voir pour vous dire que vous l’emmerdez sérieusement, vous pouvez penser que c’est un vieux con castrateur mais votre premier réflexe est de vous excuser et de supprimer (au moins jusqu’à la prochaine fois) la source des nuisances. Quand tous vos voisins viennent vous voir de manière régulière pour vous demander d’arrêter de leur casser les coui**es … c’est là un indice significatif que vous devez trouver rapidement une solution car ce que vous devez ressentir c’est au moins un sentiment de gêne d’être devenu malgré vous la bête immonde à abattre dans votre voisinage !

Le-bruit-des-voisins-resiste-a-toute-intervention_referenceC’est ce que Sartre appelle dans Huis Clos « la honte » que je suis censé ressentir quand le regard d’autrui se porte sur moi dans mon intimité, m’expose, me rend socialement et culturellement faible et fragile, et d’une certaine manière me transforme en objet pour lui. Pour Sartre, la « honte » est le sentiment originel de l’existence d’autrui. Parce que la honte ne peut être qu’une honte de soi devant autrui… Sans le savoir, nous réagissons tous de la même manière car nous sommes tous éduqués en animaux sociaux comprenant parfaitement qu’on ne peut imposer notre mode de vie en nuisances à ceux qui nous entourent, même quand ils nous emmerdent …

Edouard lui n’a pas ce genre de complexe ou de problème … Il est « dans son bon droit » et si ça vous emmerde … c’est dommage … Et c’est là que vous vous dite que vous êtes sérieusement dans la merde parce que quand le cauchemar de tout l’immeuble décide qu’il est le centre de l’univers et que seul son « moi » compte … il ne vous reste que peu de moyen de pression pour simplement pouvoir vivre sans la projection d’un adolescent attardé dans votre salon, votre salle de bain ou votre chambre à coucher ! Pour tout vous dire, Edouard est probablement le plus puissant des contraceptifs jamais rencontré … Aucun parent ne devrait imposer à la société un être totalement dénué de surmoi !

64694189Je suis néanmoins injuste envers le jeune homme … Puisque finalement, décembre étant venu et alors que tous ses voisins immédiats s’étaient réunis pour décider ce qui pourrait advenir de l’insupportable centre de notre mécontentement, nous avons finalement réussi à capter son attention en menaçant de passer à l’étape deux de la lutte contre le voisin bruyant : la lettre recommandée adressée à son propriétaire et à ses garants (Papa et Maman). Les “before” ne furent plus … pendant presque un mois ! Et de cet effort surhumain, le jeune homme est très fier. Il le met d’ailleurs en avant quand fin janvier venant il organise un tournage de film dans son appartement mardi, reçoit deux ou trois amis mercredi et organise un before jeudi … rentre à 4 heures du matin dans la nuit de vendredi avant de se réveiller samedi à 8h00 (ah jeunesse énergique) … Ne croyez pas que je fasse des insomnies mais la délicatesse et le sens du partage sonore de mon cher voisin sont tels que rien ne m’est épargné en résonance, claquages de porte, chaussures balancées, cris, chants et caresses amoureuses de jour comme de nuit ….

Un mode de vie … je ne me l’explique pas autrement … le jeune homme ne tient pas en place et il ne dispose que de 40m2 le pauvre chou. Pas une heure ne passe sans qu’il déambule dans son salon, tire des meubles, fasse d’une manière ou d’une autre un bruit quelconque…. A croire que ses parents indignes ne lui ont pas offert (en plus d’un appartement d’étudiant à 1000 € par mois) une télévision devant son canapé, des livres pour se cultiver les fesses posées quelque part, une tablette pour jouer sans courir …. bref des activités autres que liées à un quelconque “son”… j’en viens à croire la version d’un possible esthète du bruit qui pense que notre plafond est un espace de liberté pour sa création artistique …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *