L’amour-propre des sots a des rancunes éternelles

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5268Henri-Frédéric Amiel écrivait : L’amour-propre des sots a de ces rancunes éternelles ; leur ineptie en se vengeant se sent grandir de taille; les morsures qu’elles font, rehaussent leur valeur à leurs propres yeux.”

Les sots en l’occurrence, ce sont toujours les autres… Ces vermoulus de la sphère médiatique qui peuplent nos jours et nos nuits, grouillants telles des lucioles ineptes pour vomir quotidiennement leurs jugements valeureux bien qu’insignifiants. Ils savent et comprennent tout; c’est leur métier.

Il fut un temps où les chefs de renom s’égosillaient contre les critiques culinaires, ces sans carrière ni cuisine.

Il fut un temps où les auteurs, primés ou non, s’acharnaient à se vexer des billets massacreurs de quelques journalistes, critiques littéraires dont la seule gloire était de tremper leurs plumes acerbes dans l’encre de leur savoir universitaire.

Il fut un temps où les acteurs, les chanteurs, les musiciens croyaient voir leur vie s’effondrer au détour d’un article de quelques lignes écrit par une grosse dame dont la laideur tenait davantage à ses idées qu’à ses traits disgracieux.

Il fut un temps …. mais maintenant, nos ondes sont peuplées de sires encore plus tristes, aux “idées” toujours autant tranchées mais sans le verbe ni la réflexion … Nos ondes sont peuplées de “Gille Verdez”, à la voix nasillarde, au regard froid, quasiment reptilien qui hurle d’autant plus fort qu’il n’a rien à dire. Ces tristes sires, se sentent à leur aise sur twitter où les 140 caractères suffisent toujours pour balancer leur insulte du moment, leur crachat idéologique ou médiatique.

Hélas, les traits déformés de nos clowns médiatiques ont transpercé les frontières du virtuel pour contaminer les gens bien réels, comme vous, comme moi et comme Wiam Berhouma, professeure d’anglais à Noisy-le-Sec, invitée sur le plateau de France 2 pour se payer le scandaleux immortel Alain Finkielkraut. Qu’a t’elle dit en directe cette brave représentante de l’éducation nationale ?

«Je souhaite dénoncer les actes racistes envers les musulmans, l’islamophobie, les discriminations. Ces attaques sont nourries, alimentées et encouragées par des discours politiques, par des pseudos intellectuels qui en parlent et en font des analyses et par des médias qui traitent l’information de manière totalement biaisée de sorte de faire du musulman l’ennemi de l’intérieur.

Là où votre rôle d’intellectuel était d’éclairer les débats, vous avez au contraire, obscurci nos pensées, nos esprits avec tout un tas de théories vaseuses et très approximatives, je tiens à la dire. Vous vous êtes permis, vous vous êtes octroyé le droit de parler de l’Islam, des musulmans, des quartiers populaires alors que vous n’en avez ni les compétences ni la légitimité.

Il y a une vidéo qui tourne sur Internet où vous criez à M. Dafri : “Taisez-vous, taisez-vous”. Pour le bien de la France, je vous dis la même chose: taisez-vous M. Finkielkraut» C’est ce moment magique où le merle se retourne vers l’aigle pour lui exprimer le plus profond des mépris…

Sérieusement, comment une petite prof d’anglais de 26 ans peut elle venir sur un plateau de télévision pour parler de “pseudo intellectuel” à propos  d’Alain Finkelkraut ?

Diplômé de l’Ecole nationale supérieure, agrégé de lettres modernes, professeur lui aussi, mais de littérature à Berkeley, professeur, là encore, de philosophie et d’histoire des idées à l’école Polytechnique et membre de l’Académie française …

Son principal combat depuis 1987 se situe non pas dans le champs de la lutte contre l’Islam mais dans celui de l’Ecole Républicaine, de la culture, du rôle des médias. Le portrait caricatural tiré par Wiam Berhouma est la conséquence d’une vision de la pensée de Finkielkraut qui est celle du Zapping, celle qui s’inscrit dans le temps médiatique où une idée ne dispose que de 10 à 15 secondes pour s’exprimer.

Le vrai combat de Finkielkraut est celui de la “haute culture” face au triomphe de la “culture de masse” … Voilà comment l’on retrouve notre ami Gilles Verdez … Finkielkraut écrit dans La Défaite de la pensée : « la culture, c’est la vie avec la pensée. Et on constate aujourd’hui qu’il est courant de baptiser culturelles des activités où la pensée n’a aucune part. »

Disneyland a vaincu Shakespeare!

Il trace les chemins tortueux qui ont conduit à la disparition progressive d’un monde où pouvait encore s’exercer l’autorité des grandes oeuvres de l’esprit et montre par quelle ruse de la raison démocratique, par quelle perversion de l’esprit des Lumières s’est instauré le règne de l’intolérance et de l’infantilisme dans la culture «La pensée cédant doucement la place au face-à-face terrible et dérisoire du fanatique et du zombie.»

Alain Finkielkraut
Alain Finkielkraut

Cette une impasse ce « tout culturel » personnifiée par Jack Lang où finalement plus rien n’est vraiment culturel car si tout est “culture” le vide l’est également. Cette vision de Finkielkraut explique bien des maux de la société actuelle. Ainsi c’est parce que tout est culturel que le divertissement, le journalisme, même sportif, est “culturel”. De cette victoire de la culture de l’entertainment, est né le régime des intermittents du spectacle où l’on retrouve non seulement “les artistes” mais les techniciens, les assistants, les journalistes et j’en passe … tous au statut d’intermittent du spectacle puisque le “spectacle” c’est la culture !

Jean Montenot explique à propos de La Défaite de la pensée :  Les individus toujours davantage enfoncés dans leur «identité culturelle» ou «leur appartenance ethnique» pourraient d’autant moins s’en détacher que les œuvres qui auraient pu les en libérer sont devenues des produits culturels interchangeables dont la circulation est réglée par de niaises politiques d’Etat, soutenue par une industrie peu inventive, un marché roi et surtout une idéologie supprimant toute hiérarchie. Disneyland a vaincu Shakespeare!

C’est donc la force conjuguée du nivellement par le bas et du relativisme culturel qui condamne les citoyens à des loisirs toujours plus abrutissants et à une éducation réduisant toute oeuvre d’art à des pratiques sociales. Qui a lu La défaite de la pensée aura les armes intellectuelles pour comprendre seul la différence fondamentale qu’il peut y avoir entre nationalité, religion, culture et patrimoine culturel. C’est de là que part sa diatribe contre l’idéologie d’une France devenue multiculturelle, en fait cheval de Troie et masque d’une acculturation qui tourne à la déculturation.

Face à nos héritages culturels : ni indifférence ni identification mais une défiance à l’égard de l’exaltation de la différence, qui mène au relativisme des valeurs

C’est une question qu’il pose dès la publication du livre Le Juif imaginaire en 1981 dans lequel il appelle le héritiers des victimes de la Shoah à assumer leur rôle à l’égard de la mémoire du génocide ce qui requiert de leur part une posture qui ne soit ni indifférence ni identification. Il défend le devoir de mémoire mais rappelle que les descendants des victimes n’ont aucun titre à se présenter eux-mêmes comme des victimes qu’ils ne sont pas. Il s’insurge contre le culte du génocide des juifs érigé en incarnation du mal absolu. Pour lui, la Shoah doit ouvrir sur le monde, pas se transformer en culte jaloux et exclusif….

KIPPASDISCRET879.JPEGMais personne ne l’a écouté et après l’agression d’un enseignant juif a Marseille il y a quelques jours parce qu’il portait une Kippa … comment ne pas relire ce passage de Au nom de l’autre, réflexion sur l’antisémitisme qui vient,  publié il y a 13 ans :

« Il faut du courage pour porter une kippa dans ces lieux féroces qu’on appelle cités sensibles et dans le métro parisien : le sionisme est criminalisé par toujours plus d’intellectuels, l’enseignement de la Shoah se révèle impossible à l’instant même où il devient obligatoire, … , l’injure “sale juif” a fait sa réapparition (en verlan) dans presque toutes les cours d’école. Les Juifs ont le cœur lourd et, pour la première fois depuis la guerre, ils ont peur. »

Il se veut grand défenseur de l’école républicaine qu’il considère d’abord comme la principale courroie de transmission du patrimoine littéraire, mais aussi comme le creuset pour l’assimilation culturelle des enfants d’immigrés. J’entend bien “culturelle”. Il dénonce à juste titre  l’exaltation de la différence, qui mène au relativisme des valeurs plutôt que l’exaltation du bien commun, qui nourrissait depuis des décennies l’amour de la République. Cette exaltation de la différence par l’Ecole et ses enseignants a ainsi à ses yeux pour effet de légitimer « l’anti-républicanisme » ou le rejet de la France de nombreux jeunes issus de l’immigration postcoloniale.

Des émeutes aux attentats, du pressentiment aux drames

Les émeutes de 2005
Les émeutes de 2005

C’est en 2005, au lendemain des émeutes dans les banlieues française qu’il devient “l’intellectuel à abattre” pour la majeure partie de la gauche intellectuelle, politique, culturelle et médiatique. Alain Finkielkraut donne une interview au quotidien israélien Haaretz et dit

« En France, on aimerait bien réduire ces émeutes à leur dimension sociale, les voir comme une révolte des jeunes des banlieues contre leur situation, contre la discrimination dont ils souffrent, contre le chômage. Le problème est que la plupart de ces jeunes sont des Noirs ou des Arabes avec une identité musulmane. Regardez ! En France il y a aussi des immigrés dont la situation est difficile — des Chinois, des Vietnamiens, des Portugais — et ils ne prennent pas part aux émeutes. C’est pourquoi il est clair que cette révolte a un caractère ethnique et religieux. » Finkielkraut dénoncera une déformation de ses propos face à la polémique énorme qui suivra. Emmanuel Todd l’attaque frontalement estimant que « Jamais en France, on n’eût toléré que des émeutiers soient caractérisés par la couleur de leur peau, si ce blasphème antirépublicain n’avait été le fait d’un intellectuel juif, auquel la sacralisation de la Shoah garantit une protection plus sûre que le passé colonial aux jeunes de banlieue. Dans cet entretien comme ailleurs, il a proposé une lecture ethnicisée et raciale des émeutes de banlieue»… C’est finalement amusant de lutter contre un propos que l’on juge raciste avec une remarque baignée dans l’eau de l’antisémitisme et de condamner le lien ethnique et racial d’un propos tout en parlant du “passé colonial des jeunes de banlieues“… 

La réponse, la vraie, aux propos de 2005 de Finkielkraut nous ne l’aurons finalement reçue que 10 ans plus tard avec les attentats de janvier et novembre 2015 menés à Paris par de jeunes français qui ne se reconnaissent plus qu’au travers de l’étendard de “L’Etat islamique”. Aujourd’hui , dans leur livre Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français Gilles Kepel (politologue français, spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain) et Antoine Jardin (chercheur associé au Centre d’études européennes de Sciences Po) expliquent que les émeutes de 2005 ont notamment déboucher sur le développement du salafisme dans certains quartiers, s’appuyant sur le sentiment d’abandon et de relégation que ressentent plusieurs habitants. “Des stratégies de rupture culturelle radicale avec la société française, dont ces personnes sont issues, se développent. Pour elles, la démocratie, la liberté, l’égalité hommes-femmes, la laïcité sont des notions ‘mécréantes’. En majorité, ils ne sont pas violents. Le clash interviendra en 2010 avec la prohibition du voile facial“… 10 ans après le pressentiment de Finkielkraut là encore … quand …  l’exaltation de la différence mène au relativisme des valeurs.

Kepel et Jardin ne se limitent d’ailleurs pas à l’analyse du processus qui a conduit à la folie meurtrière de janvier et novembre 2015. Ils élargissent la réflexion par une mise en parallèle du développement conjoint du référent islamiste et du nationalisme identitaire de l’extrême-droite. Ces deux nouveaux types de mobilisations antagonistes sont l’un et l’autre porteurs d’une forte charge utopique qui ré-enchante une réalité sociale sinistrée en la projetant dans un mythe où les laissés pour compte aujourd’hui seront les triomphateurs de demain. On ne peut dès lors effacer le parallèle terrifiant avec l’opposition idéologique entre les communistes et les nazis dans l’Allemagne de l’entre deux guerres. Une opposition entre deux camps qui ne s’accordaient que sur un point : abattre la République.

Ainsi, Wiam Berhouma se trompe t’elle de combat . Quand on a la chance, l’opportunité unique de discuter avec Alain Finkielkraut; il convient de commencer par le lire. Il convient de le décortiquer, de le comprendre, d’analyser les limites de ses théories et enfin de discuter, d’échanger et peut être de se grandir. Et même si l’on est pas convaincu, même si l’on est en opposition totale avec la pensée de l’autre, on apprend jamais davantage qu’en se confrontant à cet autre en commençant par l’accepter avec ses failles comme ses traits de génie.

2 thoughts on “L’amour-propre des sots a des rancunes éternelles

  1. @itsgoodtobeback Excellente mise en perspective. Votre altitude est bienvenue face à une idiocratie devenue la doxa médiatique.

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