Fallait il en finir avec Eddy Bellegueule ?

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Edouard Louis

J’ai attendu que se passe le flot incessant des louanges et des critiques. Mais finalement, j’ai pris dans mes mains le petit livre, fin, simple mais improbable. Je me suis plongé avec délectation et parfois dégoût dans ce précis de misère, celle du XXème siècle, improbable miroir d’un Germinal moderne, d’une France où rien n’aurait changé.

Edouard Louis, 21 ans, présente son livre ainsi : En vérité, l’insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n’a été que seconde. Car avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi. Très vite j’ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre. 

Pour comprendre, je ne suis pas convaincu. Peut être davantage pour raconter, expier encore, montrer, témoigner parfois chercher à pardonner aux autres si ce n’est à soi même… mais comprendre, ce n’est qu’une apparence, une question de sémantique. Edouard Louis, malgré son jeune âge, avait déjà publié, loin de sa vie un Pierre Bourdieu: l’insoumission en héritage (PUF, 2013). Mais un an plus tard, son premier roman est un choc plus social, culturel que littéraire même si, l’émotion en est témoin, l’écriture dans sa qualité ne fait pas défaut à l’auteur.

En finir avec Eddy Bellegueule (vrai nom d’Edouard Louis) c’est l’histoire d’un enfant devenu adolescent dans un village de Picardie. C’est l’histoire du rejet qu’il subit à cause de ses manières efféminées de la part des gens du village et de sa propre famille, les violences et les humiliations qu’il endure dans un milieu où l’on n’aime pas les « pédés ». C’est aussi l’histoire d’un milieu social que dans les faubourgs parisiens on croit disparu … un univers où la misère et l’alcool accompagnent une reproduction sociale qui amène les femmes à devenir caissières après avoir abandonné leurs études et les hommes à passer de l’école à l’usine. Voici un roman qui alterne violemment la découverte de son homosexualité par l’auteur, ses tentatives désespérées pour entrer dans la norme sexuelle et sociale et la description crue, violente, dérangeante de cette norme là, de ce monde, de sa misère. Il essaie de rentrer dans la norme mais devant l’inévitable constat de son échec, il décide de fuir, et finit par quitter le chemin qui lui était tracé pour rejoindre un lycée d’Amiens et une autre classe sociale devant des parents dont les sentiments oscillent entre la honte et la fierté.

Ce qui est marquant dans ce petit livre que l’on dévore d’une traite, c’est la superposition des haines telle que le décrit Isabelle Curtet-Poulner dans Mariane : la superposition des haines, Celles d’un milieu marqué au fer rouge, où échapper à sa condition semble hors d’atteinte. Celle qu’exerce l’autre milieu, dominant, bourgeois, délesté de la honte d’être soi. Deux mondes étanches que trahissent les mots, ces délateurs instantanés du milieu social. Emaillé de formulations picardes, transcrites telles quelles, avec leur brutalité, leurs fautes, leurs ellipses, le récit entremêle deux niveaux de langage. Fondus l’un dans l’autre, ils creusent cette différence entre la langue littéraire et «la langue des dominés». Elle explose ici, cruelle, bouleversante (la tirade de la grand-mère sur la dégringolade de son petit-fils est un uppercut), drôle aussi. Elle saute au visage sans jamais relâcher son emprise. «Et prends ça dans ta gueule», diraient ses tortionnaires.

Pourtant,  en décrivant un monde de bouseux incultes et violents, Edouard Louis dessine en creux celui d’un univers bourgeois moderne, lumineux, urbain, éduqué et apaisé. Il y a comme un sentiment du “bien et du mal” simpliste et gênant qui semble limiter le monde à la distinction de classe dont la seule issue est la fuite, le dépassement le passage quasi divin des ténèbres à la lumière. Il n’y a là rien de subversif mais juste l’affirmation d’une rare violence que les idéaux révolutionnaires des Lumières sont restés sans effet. Il y a là une analyse involontaire de la situation politique dans le Nord et la Picardie. Un petit livre indispensable pour les bien pensants qui souhaiteraient parfois découvrir la France, cette France profonde qu’ils appellent le France des fainéants…

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