J’ai rencontré Carmen la Cubana au Chatelet

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CARMEN-LA-CUBANA_3284350230281235123Pas de suspense dans cet article, j’ai rencontré la version cubaine de l’opéra de Bizet, Carmen projetée au moment même où Cuba chavire dans la Révolution et l’espoir … et franchement, j’ai adoré ça !

Opéra, où comme le présentent ses producteurs, première comédie musicale cubaine, Carmen la Cubana est un spectacle total faisant s’imbriquer la danse, le chant et le théâtre. Les chorégraphies sont endiablées, la mise en scène prend un ton piquant et canaille mêlant l’humour au drame. Si la partition initiale est grandement respectée mais totalement adaptée, le mélange des voix lyriques et des chanteurs aux intonations pop redonne toute sa modernité à l’oeuvre de Bizet.

Ce n’est pas la première fois que Bizet se trouve projeter dans un autre univers ou autre temporalité. Il y eut “Carmen Jones”, la comédie musicale de  Robert Russell Bennett jouée à Broadway en 1943 et qui projetait les personnages dans la culture afro américaine pendant la Seconde guerre mondiale. Certains journalistes américains pensent d’ailleurs que Carmen Cubana est une nouvelle version de “Carmen Jones”. Au delà de l’ethnocentrisme pathétique des Etats-Unis, ils se trompent lourdement. Carmen Cubana est une création à part entière, et il n’est pas anodin que les créateurs n’aient justement pas choisi New York pour la présenter au monde, mais Paris, revenant au source de l’inspiration, la nouvelle de Prosper Mérimée  publiée en 1847 et l’opéra de Bizet qui en est tiré et joué pour la première fois à l’Opéra Comique le 3 mars 1875. Si l’œuvre ne rencontra pas alors le succès escompté, Bizet pris une revanche posthume éclatante, puis qu’aujourd’hui Carmen est un des opéras les plus joués dans le monde.

vlcsnap-2016-04-08-15h52m33s176_1460123606Comment ne pas se laisser emporter par une héroïne flamboyante, une partition qui au delà des années qui passent reste comme un chef d’oeuvre de vie et d’intensité dramatique, et naturellement, l’ajout de ce XXIème siècle, les rythmes cubains, des rythmes parmi les plus entraînants, les plus sensuels qui soient au monde, orchestrés d’une main de maître par le musicien américo-cubain Alex Lacamoire. Il explique que dans son travail sur Carmen il a voulu canaliser la musicalité qui coule dans son sang. En fait il nous en a aspergé les yeux et les oreilles. Les airs de Bizet,  sont retravaillés et comme fouettés par les multiples rythmes de la musique cubaine : un chanteur d’opéra au clair de lune est brusquement interrompu par une salsa ou un «tambour» jaillissant d’un appartement détruit. Le contraste crée l’énergie où une oreille cubaine regrettera probablement la présence de chanteurs américains.

868320-04-luna-manzanares-carmen-theatre-du-chatelet-marie-noelle-robertL’histoire est ainsi transposée de Séville à Santiago de Cuba, puis à La Havane, au moment où le régime autoritaire et corrompu de Batista bascule dans ce qui sera bientôt dans l’ère des Castro, l’action paraphrase celle de l’opéra, mais avec une liberté et une fantaisie alléchantes, des écarts savoureux et bienvenus, une liberté de ton qui pourra faire blêmir les plus conservateurs des spectateurs parisiens.

Les adeptes les plus puristes de l’art lyrique se sont retournés dans leur fauteuils condamnant la mise en scène, certains aspects de la musique, voir du texte à l’image du critique du Nouvel Observateur Raphaël de Gubernatis condamnant, sans aucun second degré, “une mise en scène qui bien souvent relève du théâtre de boulevard et qui offre quelque chose de terriblement provincial, à l’image de ce qui bien souvent se fait à Cuba“. Je pourrais écrire un article entier sur ce parisianisme obtus et prétentieux mais tel n’est pas mon sujet aujourd’hui ! Au contraire, Carmen Cubana rejette les codes de l’Opéra pour s’abandonner délicieusement à ceux de la Comédie musicale. Cher Raphaël de Gubernatis, c’était écrit sur l’affiche ainsi que sur l’invitation que vous aviez reçue : Carmen Cubana, “la première comédie musicale Cubaine” et pas “le dernier opéra parisien”…

Là où notre critique ne se trompe pas c’est quand il parle de Luna Manzanares, une chanteuse de variétés native de Cuba qui donne toute sa lumière au rôle de Carmen. Elle est  “l’archétype même de la Cubaine, une jeune femme insolente, à la voix grave, à la silhouette ravageuse et qui a du chien … dans un rôle qui paraît ainsi avoir été écrit non pour une gitane d’Andalousie, mais bien pour une fille de La Havane.” 

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Joel Prieto et Luna Manzanares

Don José s’appelle ici José, pauvre fils de paysan devenu soldat de Batista pour toucher une solde. il est incarné par Joel Prieto. Il est assurément la grande voix masculine du spectacle. Amoureux de Musset égaré dans les bars et les bordels ne parvenant à oublier sa maman mourante que dans les bras de la belle Carmen, Joel Prieto semble incarner ce personnage à la fois faible et attachant dont toute la force ne transparaît qu’au moment où la musique grave et maîtrisée jaillit de son gosier.

Ils sont bien nombreux ces chanteurs et chanteuses, danseurs, musiciens, une troupe complète qui pendant deux heures vous fait oublier le lieu où vous vous trouver pour vous emporter dans un monde lointain où soleil et misère riment avec espoir et drame.

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