J’ai rencontré le panache de Torreton

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on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là !- Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
Tiens, tiens ! -Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !…
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous,
et c’est…
Mon panache.

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Philippe Torreton … et la leçon du nez

Le rideau tombe sous les applaudissements du public debout du théâtre de la porte Saint martin qui n’a d’yeux que pour un homme : Philippe Torreton mais qui par ses “bravos” fermes et sonores récompensent la démente et rare réussite : une adaptation moderne d’une oeuvre classique ô combien jouée et surjouée.

Le Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, l’une des pièces les plus populaires du théâtre français, représentée pour la première fois le 28 décembre 1897, dans ce même Théâtre de la Porte-Saint-Martin, à Paris, est historique, pleine de dangers pour le metteur en scène comme pour l’acteur principal qui n’a pas moins de 1600 vers à déclamer en 3 heures.

Oubliant les rues et hôtels du marais, les champs de bataille et les cuisines de Ragueneau, la scène unique devient un foyer d’hôpital psychiatrique avec ses fauteuils en skaï, ses lits à roulettes, ses meubles sans âme et ses appareils médicaux. Les personnages portent des pyjamas déprimants, des tee-shirts trop larges, des survêtements relâchés. Ils sont mal coiffés et errent aux quatre coins de la pièce, bafouillant des vers entre deux spasmes. Au premières minutes on craint sincèrement une longue et triste soirée … Mais dans le meilleur des cauchemars, le héros porte ses comparses vers la lumière.

Le rôle, il se l’approprie bien sur. Et comment faire autrement quand on trouve un acteur dont la solitude, la caractère et disons le l’immense talent s’approchent autant du modèle poursuivi … La tirade des “non merci” qui s’achève avec l’hymne de Queen “We are the champions” est un immense et trébuchant MERDE que Torreton lance au visage de la bonne société qui l’avait glorifié avant de le vouer aux gémonies …

Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci ! D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : “Oh ! pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François” ?…
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?

Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,

Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

 C’est jusqu’au 8 mai au Théâtre de la Porte Saint Martin que vous aurez la chance de vibrer au texte d’un Cyrano plus contemporain que jamais et dont les vers résonnent glacialement dans notre société où la cooptation a remplacer le mérite.

1 thought on “J’ai rencontré le panache de Torreton

  1. Super cet homme-là: Philippe Torreton, je ne le connaissais pas et je dois dire que je le trouve très très intéressant !!! Un homme plein de talent qui est capable de réciter plus de 1600 vers en 3 heures, c’est du délire mais ô combien intéressant !!! Tout un homme ce bonhomme !!!

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