La société pervertie IV : le clientélisme

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French Prime Minister Manuel Valls (L) and Ile-de-France region, Paris and Greater Paris area, Socialist President Jean-Paul Huchon greet each other during the signing of the 2015-2020 state-region contract plan (CPER) on February 16, 2015 in Paris.                                AFP PHOTO / STEPHANE DE SAKUTIN / AFP PHOTO / STEPHANE DE SAKUTIN
 Manuel Valls et Jean-Paul Huchon, deux bébés de Michel rocard

Selon la très sérieuse encyclopédie Universalis, le clientélisme nous vient du latin cliens, client, plébéien qui se plaçait sous la dépendance d’un riche patricien ou patron. “Le clientélisme est un rapport entre des individus de statuts économiques et sociaux inégaux (le « patron » et ses « clients »), reposant sur des échanges réciproques de biens et de services et s’établissant sur la base d’un lien personnel habituellement perçu dans les termes de l’obligation morale […] Les liens de clientèle n’ont pas disparu, loin s’en faut, avec la constitution des États modernes puis leur démocratisation durant le XIXe siècle. Mais ils ont été doublement transformés au cours de ces processus. D’un côté, ils ont acquis une dimension spécifiquement politique en étant insérés dans les institutions des régimes représentatifs ; de l’autre, ils ont été de plus en plus fréquemment dénoncés comme faisant obstacle au bon fonctionnement de ces institutions et à la réalisation effective de valeurs et des idéaux de la démocratie.”

Ainsi, c’est par extension, au XXème siècle qu’on a désigné comme étant du “clientélisme”  l’attitude politique d’une personne ou d’un parti qui cherche à augmenter le nombre de sa “clientèle politique” par l’octroi d’avantages injustifiés en échange d’un soutien futur, lors d’élections notamment. Le clientélisme politique visait à l’achat d’électeurs dans la France de la IIIème République où le pouvoir dépendait grandement des élus locaux. On retrouve cette pratique dans certaines communes encore aujourd’hui comme Puteaux et Levallois où les maires poursuivis et condamnés pour corruption et détournements de fonds publics sont systématiquement réélus à de larges majorités car ils redistribuent une part conséquente de l’argent public à leurs électeurs.

Pour autant cette forme de clientélisme n’est pas la plus détestable que l’on connaisse au XXIème siècle. La forme la plus développée est plutôt au bénéfice de l’élu et de ses proches et non des électeurs potentiels. Un exécrable premier secrétaire du Parti socialiste accepte de se retirer contre un portefeuille de ministre des affaires européennes, le fils d’un Président de la République est propulsé à la tête de l’EPAD (enfin presque), un grand responsable du Modem abandonne son parti contre une place au Conseil économique et social, un Préfet en fin de carrière mais d’une loyauté indéfectible est recasé au Conseil d’Etat avant la chute de son patron … un ancien Premier ministre qui ne se remet pas de n’avoir jamais été candidat à l’élection présidentielle devient Président du Conseil constitutionnel malgré son passé judiciaire … Bref vous le comprenez bien, l’arbre républicain est pourri jusqu’aux racines les plus profondes et la démonstration de cela est peut être que ces privilèges et arrangements entre amis semblent d’une légitimité absolue aux principaux intéressés.

Prenez Jean-Paul Huchon :  Certains d’entre vous ne connaissent peut être pas cet obscur politicien francilien qui comme François Hollande doit tout à la malchance de Dominique Strauss Kahn. Le jeune énarque rejoint le ministère du budget en 1971. Militant socialiste, il devient l’un des adjoints du maire de Conflans, Michel Rocard. Il passe 10 ans dans l’administration avant d’être appelé comme directeur du cabinet du même Michel Rocard, ministre du plan puis de l’agriculture de 1981 à 1985. Cette année là, le ministre démissionne pour s’opposer à l’instauration de la proportionnelle aux élections législatives de 1986. Avant de partir il songe néanmoins à remercier son collaborateur en le propulsant au poste de directeur général de la Caisse nationale du Crédit agricole. Cette première récompense sera de courte durée car dès l’année suivante le nouveau ministre de l’économie, Edouard Balladur limoge notre brave Huchon qui rejoint ses fonctions de haut fonctionnaire… Il lui aurait dit alors avec la classe et la délicatesse qui le caractérisent :  ‘Votre nom n’est pas parvenu à mes oreilles.’

Rassurez vous cela ne durera pas … En 1988, Rocard devient Premier ministre et rappelle à ses côtés le même Huchon, toujours comme Directeur de Cabinet. Trois ans plus tard, quand Rocard est limogé, Huchon devient le principal collaborateur de François Pinault mais en 1994, Rocard siffle la fin de la récrée rémunératrice. Alors qu’il se prépare pour la bataille présidentielle, il lui faut un homme de confiance et d’une loyauté de chien berger pour garder sa mairie. Il désigne Jean-Paul Huchon pour ce rôle de pantin désarticulé. Il saura garder la ville à gauche mais en 1997, il perdra la circonscription historique de son mentor au profit de la droite. Pas de siège de député, la marche est trop haute … la chance viendra d’ailleurs…

En 1998, il est tête de liste départementale des Yvelines pour les élections régionales derrière Dominique Strauss Khan, alors ministre des finances de Lionel Jospin. Quand Jospin impose à ses ministres de choisir entre fonctions et mandats, Dominique Strauss-Kahn lui laisse la tête de liste régionale en Ile-de-France parce qu’il veut rester ministre des Finances, mais il donne quand même un coup de main à la campagne. “Strauss était l’idole des journalistes, les caméras l’entouraient sans cesse et moi je faisais campagne tout seul. C’était pénible, mais bon…“, explique a posteriori le brave Huchon. Il aurait du laisser la place à la dite idole quand elle serait prête et se retirer sagement seulement voilà …En 1999, Dominique Strauss-Kahn est mis en cause dans plusieurs affaires. Pour se défendre sans affaiblir le gouvernement Jospin, il démissionne et renonce à briguer la présidence de la région capitale. Huchon, l’homme de l’ombre gardera la maison pendant 17 ans sans jamais parvenir à exister aux yeux des citoyens…

En 2015, Huchon, 69 ans, veut se représenter et repartir pour un tour à la tête de la région. Il accepte finalement de se retirer au profit de Claude Bartolone sans faire trop de bruit. Il reste conseiller régional mais l’on se demande à l’époque ce que le Premier ministre, son ami rocardien, Manuel Valls a bien pu promettre au gentil nounours francilien pour qu’il se retire aussi gentiment … On connait désormais le prix de Jean-Paul Huchon. A 70 ans, cet ardent défenseur de la retraite à 60 ans devrait prochainement être nommé pour 6 ans président de l’Autorité de régulation des activités ferroviaires et routières. Il y succéderait à Pierre Cardo, l’homme qui l’avait battu aux élections législatives de 1997 … le monde est petit, surtout celui de la clientèle politique …

Le prix donc on le connait… Avec une rémunération de 148.000 euros bruts annuels pendant six ans, l’ancien directeur de cabinet devrait digérer plus facilement la perte de l’Ile-de-France au profit de la droite. D’autant que comme Jean-Paul Huchon l’explique lui-même au “Parisien“, le poste à l’Arafer est “un peu technique mais pas nul”. On est rassuré. Mais surtout ce qui chagrine Huchon ce sont les réactions négatives à cette nomination. Il s’étonne du procès en légitimité qu’on pourrait lui faire : « J’ai bien été le président du Stif (Syndicat des transports d’Ile-de-France) et les trains, je connais. Eh oui, je peux encore servir ! » lance-t-il, étonné qu’on puisse vouloir le mettre à la retraite.

Le même article du parisien nous laisse enfin comme une ombre d’espoir dans ce plan bien huilé : La nomination de huchon à l’Arafer n’est pas faite. D’abord parce qu’elle est soumise à des vérifications. « Des problèmes juridiques peuvent se poser », pointe une source gouvernementale qui craint quelques incompatibilités en raison de ses mandats passés au Stif et à la SNCF réseaux, dont il a été administrateur. Ensuite parce qu’il a déjà bénéficié d’un coup de pouce, Valls lui ayant confié en janvier une mission sur l’attractivité touristique de la France, qui lui a permis de beaucoup voyager. Enfin, ce sera à François Hollande de décider en Conseil des ministres. Et de se poser au final la question : la République exemplaire qu’il avait promise en 2012 est-elle définitivement enterrée ?

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