Michel Rocard, l’amertume du rendez vous manqué

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Michel Rocard
Michel Rocard

Le remords de Dieu c’est cette faute originelle, celle d’avoir accordé à l’homme le libre-arbitre, la capacité de choisir entre le Bien et le Mal et de constater qu’au fil du temps l’homme finit toujours par céder aux pulsions de la facilité.

Les débats de ces derniers jours sur le référendum britannique réveille encore le regard réprobateur de l’élite sur le bas peuple, celui qui vote sans savoir. On s’acharne, on dénonce, la victoire de l’émotion sur la réflexion. J’entendais un brillant sociologue dire sans ciller : “la démocratie directe c’est ce moment ou l’émotionnel prend le pas sur le politique. Une vraie démocratie doit donner au peuple le pouvoir de discuter mais non de décider”…

C’est ce moment que Michel Rocard a choisi pour nous quitter. Ce moment précis où la politique occidentale vacille en Europe comme en Amérique vers la tentation de l’obscurité populiste à laquelle répond un incroyable aveuglement élitiste qui semblerait préférer briser le système politique plutôt que de s’adapter aux attentes populaires invariablement trahies et maltraitées depuis plus de 30 ans.

Michel Rocard, à sa manière, est l’un des symboles de cette dichotomie politique : un homme de l’élite, du savoir, de la connaissance qui malgré sa vision apaisée de la démocratie et de la politique a su devenir un chef de Gouvernement populaire. Il a réussi à faire coexister les espoirs de l’élite et du peuple pendant 3 ans, de 1988 à 1991.

Michel Rocard avait une vision de la politique et tous les articles que vous allez lire vont rendre hommage à cette vision, a son exactitude, à ce regard pointu et acerbe sur la réalité et le quotidien.

Mais combien vont s’arrêter sur les réalisations d’un homme qui n’aura jamais eu le courage d’affronter ses démons, d’aller au bout du combat et d’enfin se présenter à l’élection présidentielle ?

Michel Rocard c’est une improbable suite de rendez vous manqués avec l’histoire. En 1981, il se lance et se retire devant François Mitterrand. En 1988, il se prépare, puis ne se lance pas face à François Mitterrand. En 1995, il a explosé en plein vol 1 an plus tôt aux élections européennes, abattu par le missile Bernard Tapie, téléguidé par François Mitterrand, il ne se relèvera pas.

Michel Rocard c’est ensuite un bilan presque vierge. Premier ministre de 1988 à 1991, il a la chance de diriger un pays en très grande forme économique avec une croissance de presque 4 points en 1988 et pourtant il n’engage absolument aucune réforme structurelle. Pire encore, quand il rend les clés de Matignon en 1991, la croissance n’est plus que de 1 %.

En 3 ans à Matignon il obtient la paix en Nouvelle Calédonie, la création du RMI et de la CSG. Le grand homme, le sage de l’économie française, le fondateur de la nouvelle gauche nous laisse donc une prestation sociale, une nouvelle taxe et un taux de croissance divisé par 4. C’est tout !

Son héritage, le vrai, il est intellectuel et historique. Michel Rocard nous apprend que les meilleures intentions sont vaines en politique. La conviction profonde d’avoir raison contre le sentiment populaire et la machine partisane n’est d’aucun secours. Pour transformer un pays, pour écrire l’histoire, il faut d’abord et avant tout armer son coeur de courage et partir à la conquête du peuple. Il faut affronter ses démons, même quand ils s’appellent François Mitterrand, Laurent Fabius, Lionel Jospin ou Pierre Mauroy.

Michel Rocard avait souvent raison, tout comme Jacques Chaban-Delmas, Jacques Delors ou François Bayrou. Tous appartiennent, chacun à sa façon, à ce centre qui ne veut pas se dire ou se faire. Tous furent minoritaires dans une famille politique qui n’était pas la leur. Tous ont cru pouvoir la transformer de l’intérieur et tous, sans exception ont été balayés par l’histoire.

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