A la découverte de la famille royale indienne, les Gandhi-Nehru : le fondateur (1)

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C’est une histoire peu croyable que celle d’une famille unie par les liens du sang, celui qui se verse et non qui coule toujours dans les veines. Une famille recomposée, inédite et assez incroyable qui par delà les décennies s’inscrit dans le cœur de l’histoire de la plus grande démocratie du monde. Une démocratie qu’elle a fait naître, qu’elle a failli abattre et pour laquelle elle donnera tant de fois son propre sang.  Les Gandhi Nehru sont devenus le vaste symbole d’une Inde démocratique, développée et progressiste et cela débute par un mirage, celui du fondateur, personnalité complexe et grandement méconnue malgré les milliers d’ouvrages qui lui ont été consacrés : Mohandas Karamchand Gandhi, plus connu sous le nom Mahatma Gandhi du sanskrit, mahatma : « grande âme ». Il s’agissait pourtant d’un titre qu’il refusa toute sa vie d’associer à sa personne préférant être appelé Gandhi, Gandhiji ou Bapu (père).

Mahatma gandhi
Mahatma gandhi

Rassurez vous, je ne vais pas vous raconter toutes la vie de celui dont le nom qui est devenu synonyme de l’inde. Ce serait trop long et bien d’autres l’ont fait avant moi et certainement bien mieux. J’aimerais plutôt vous faire découvrir le personnage au travers d’un livre sorti il y a deux ans et qui a fait grand scandale en Inde. Dans La nuit de Maritzburg, Gilbert Sinoué dresse le portrait intime du grand leader tant politique que religieux. Un récit d’autant plus passionnant qu’il s’arrête précisément là où commence l’histoire officielle du combat pacifique pour l’indépendance de l’Inde et qu’il est pour le coup sans aucune complaisance pour l’une des personnalités les plus vénérées du XXème siècle.

Gandhi et Kallenbach
Gandhi et Kallenbach

Qui était vraiment Gandhi ? On connaît son message (la non-violence), ses méthodes (la désobéissance civile), son grand oeuvre (la lutte contre la discrimination et pour l’indépendance). Mais que sait-on de l’homme au delà de la légende ? C’est la base du roman de Gilbert Sinoué, un roman qui s’appuie sur les échanges épistolaires quasi quotidiens qu’il entretient avec Hermann Kallenbach, jeune architecte juif allemand que les hasards de la vie vont conduire en Afrique du Sud au moment même où y vit et travaille Mohandas Karamchand Gandhi. La rencontre entre les deux hommes un soir de 1904 est un véritable coup de foudre et le début d’une insolente histoire d’amour qui durera jusqu’au retour en Inde de Gandhi en 1915. Le coup de génie de Sinoué est de raconter cette histoire sans pour autant centrer son récit dessus. Il est beaucoup question des sentiments entre les deux hommes mais aussi de la complexité qu’ils apportent dans la vie de Kallenbach qui ne s’était jamais imaginé en homosexuel mais aussi pour Gandhi qui quitte le domicile conjugal mais qui peu de temps après fait vœux de chasteté et impose son vœu à son amant. Désolé donc pour ceux qui adorent les récits sexués de vieux auteurs sur le retour, le sexe n’apparaît que par son absence dans le récit.

Le plus intéressant  est à mon sens le récit de la manière dont Gandhi se construit avec toutes ses contradictions et aussi comment pendant toutes ces années sud-africaine il élabore la philosophie de ses combats à venir en Inde. On découvre un homme méconnu, despotique avec son amant mais aussi tous ses amis, sa femme, ses enfants auxquels il impose un mode de vie ascétique qui met en danger leur vie et qui finit par briser son fils aîné qui oscillera toute son existence entre soumission et opposition frontale (et politique) avec son père. Gandhi est en fait un psychorigide qui ne tolère aucune demi mesure … soit on est avec lui soit contre lui mais toutes les nuances de gris n’apparaissent pas à ses yeux pleins d’une myopie sentimentale que politique.

Gandhi en Afrique du Sud
Gandhi en Afrique du Sud

Gandhi avait quitté l’Inde une première fois à 19 ans en 1888 pour se aller faire des études de droit en Angleterre. Il reprend le bateau pour l’Inde le 12 juin 1891, deux jours après avoir été facilement admis au barreau d’Angleterre et du pays de Galles. Il revient après 3 années où il a non seulement été un bon étudiant s’attachant à ressembler autant que possible à un parfait gentleman britannique mais qu’il a aussi mis à contribution pour développer ses connaissances des philosophies hindouiste et brahmanique. A son retour il découvre qu’il n’a encore aucune connaissance du droit indien et sa timidité quasi maladive l’empêche de prendre naturellement la parole en public. De ses rêves d’avocat brillant qui émerveille le monde il ne reste plus qu’un petit emploi de rédacteur juridique dans le cabinet de son frère… Il accepte alors, en 1893, un contrat d’un an pour une compagnie indienne en Afrique du Sud.

En Inde, il mène un premier combat politique pour défendre les droits des indiens. En effet, l’Afrique du Sud rentre dans une période institutionnelle de plus grande indépendance à l’égard de Londres et l’assemblée du Natal est sur le point de voter une loi (Franchise Amendment Bill) retirant le droit de vote aux Indiens séjournant dans cet état. Gandhi fonde en 1894 le Natal Indian Congress, prenant lui-même le poste de secrétaire. Cette organisation transforme la communauté indienne en une force politique homogène, publiant des preuves de la ségrégation en Afrique du Sud : limitation de l’immigration indienne au Natal (Immigration Law Amendment Bill, Immigration Restriction Act de 1897) et plus tard au Transvaal, loi imposant aux Indiens de donner leurs empreintes digitales pour obtenir un permis de circuler (Black Act). Pendant plus de dix ans, les actions de Gandhi contre les lois de discrimination envers les Indiens seront menées par des moyens traditionnels et tout à fait légaux : pétitions au pouvoir et appels à l’opinion par voie de presse. Par la suite il organise des marches non violentes et se fait emprisonné pour non respect des obligations légales. Contrairement à ce qu’il adviendra ensuite en Inde dans des proportions bien plus impressionnantes, Gandhi ne remporte pas ce combat mais c’est un véritable entrainement pour les combats indiens à venir.

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Gandhi sur les terres africaines

L’aspect invraisemblable de tout ça c’est que les lois sud-africaines visaient à donner aux indiens le même statut que les noirs or Gandhi ne s’est jamais ému de la situation des noirs. En lançant son combat pour l’égalité des droits, il vise explicitement l’égalité entre les blancs et les indiens se désintéressant totalement de l’apartheid qui se met en place au détriment de la population noire. Il écrit : “On peut comprendre ne pas être classifié comme les blancs, mais nous situer au même niveau que les natifs Sud-Africains, c’était permettre trop. Les Cafres [terme particulièrement injurieux désignant les noirs en Afrique du Sud] ne sont pas civilisés. Ils sont problématiques, sales et vivent comme des animaux” ou encore ” Les européens désirent nous dégrader au niveau du Cafre grossier dont l’occupation est de chasser et dont la seule ambition est de réunir un certain nombre de têtes de bétail pour acheter une femme et passer ensuite sa vie dans l’indolence et la nudité.”

On est bien loin du champion de la lutte contre les discriminations glorifié depuis lors … mais un homme peut changer et Gandhi semble sur ce point s’améliorer avec l’âge …

A son retour en Inde en mai 1915 il rejoint le combat pour l’indépendance du Parti national du Congrès fondé en 1894 et fonde, comme en Afrique du Sud, un âshram où logent 25 personnes  qui font vœux de vérité, de célibat,  de pauvreté, et de servir le peuple indien. Il fixe l’objectif de son combat politique : non pas l’indépendance mais la citoyenneté, la liberté et la paix pour les indiens au sein de l’Empire britannique. Là encore c’est bien d’égalité dont il est question. Après le guerre il lance son combat qu’il veut non violent (ce qu’il ne sera pas toujours).

Nehru et Gandhi
Nehru et Gandhi

Un an plus tard il fait la connaissance d’un jeune avocat de 27 ans, Jawaharlal Nehru, fils du président du parti national du Congrès, et qui devient l’un de ses collaborateurs les plus proches et le principal artisan de sa politique. Ce qui est marquant dans cette rencontre c’est que Nehru est l’un des rares hommes qui puisse s’opposer à Gandhi sans que ce dernier ne le chasse … En effet, de profonds désaccords séparent les deux hommes : Gandhi est un vrai conservateur qui vise l’autonomisation du peuple indien au sein de l’Empire. Nehru, est un athée, rêvant de réformes profondes et d’intégration de l’Inde dans le« concert des nations », d’où son désir d’intégration du modèle industriel et capitaliste anglais, modéré par ses options pour le socialisme. A compter de 1921 alors que la réponse britannique aux actions non violentes est toujours plus dure, Gandhi se résout à réclamer l’indépendance pour l’Inde et les indiens et permet à Nehru de succéder à son père à la tête du Parti national du Congrès.

Gandhi affirme le principe de non-violence et la politique de boycott des marchandises étrangères, spécialement les produits anglais, et des institutions judiciaires et scolaires, réclamant aux indiens de démissionner des postes gouvernementaux et de rejeter les titres et honneurs britanniques. En 1939, alors qu’il avait participé ou appeler les indiens à participer à toutes les guerres sous le drapeau britannique, Gandhi appelle les indiens à ne pas participer pas à l’effort de guerre à moins que l’Inde ne devienne immédiatement indépendante. En 1942 il lance même un appel à la grève générale ce qui lui vaudra deux ans de prison. Quand il en sort en 1944, Londres reconnait que l’indépendance de l’Inde est désormais inéluctable.

L'assassinat de Gandhi
L’assassinat de Gandhi

En 1946, Gandhi refuse les propositions offertes par le British Cabinet Mission qui inclue la division de l’Inde en régions en fonction de la religion de leurs habitants estimant que cela ouvrait la voix à la partition du pays entre musulmans et hindouistes. Bien qu’il sache cela, Nehru passe outre et accepte le plan pour éviter de voir monter l’influence de l’autre parti indépendantiste indien la Ligue musulmane. Face aux violences inter-communautaires fomentées par Muhammad Ali Jinnah afin d’obtenir la reconnaissance d’un Etat indien musulman indépendant, Nehru accepte la partition du pays comme étant le seul moyen d’éviter une guerre civile à grande échelle entre musulmans et hindous. C’est un Gandhi dévasté qui donne son accord pour éviter la guerre civile mais il refuse de participer aux festivités de l’indépendance. Il se retire de l’action politique pour se concentrer sur les questions sociales et culturelles afin de construire le dialogue entre les communautés de son Inde idyllique. La politique de Nehru, la guerre indo-pakistanaise qui aura finalement lieue dès 1947 crée un fossé infranchissable entre le vieux sage et son héritier politique Nehru.

Le 12 janvier 1948, n’en tenant plus, il écrit  « La mort serait une glorieuse délivrance pour moi plutôt que d’être le témoin impuissant de la destruction de l’Inde, de l’hindouisme, du sikhisme et de l’islam. » Il sera entendu puisque quelques jours plus tard, le 30 janvier 1948, en chemin vers une réunion de prière, Gandhi est abattu, à New Delhi, par Nathuram Godse, un hindou nationaliste qui lui reproche la partition de l’Inde.

« Amis et camarades, la lumière a quitté nos vies, l’obscurité est partout, et je ne sais pas trop quoi vous dire et comment vous le raconter. Notre dirigeant bien aimé, Bapu comme nous l’appelions, le père de la nation, n’est plus. Peut-être ai-je tort de dire cela ; néanmoins, nous ne le verrons plus comme nous l’avons vu toutes ces années, nous ne pourrons plus lui demander conseil ou consolation, et c’est un coup terrible, pas seulement pour moi, mais pour des millions et des millions dans ce pays. »

Tels sont les mots de Nehru, qui devient alors le leader incontesté de l’Inde aussi bien politiquement que moralement

 à suivre : Nehru le constructeur

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