A la découverte de la famille royale indienne, Nehru, le constructeur

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Première Partie : Gandhi, le fondateur 

C’est une histoire passionnelle de près de 70 ans, mélange d’amour et de haine, alternance d’unions et de divorces. Entre l’Inde et la dynastie des Nehru-Gandhi, la dépendance est réciproque. Les Indiens sont fascinés par la dynastie fondée par Jawaharlal Nehru et le père de l’indépendance le Mahatma Gandhi, même quand ils la répudient ou qu’ils l’exècrent. Si Gandhi était le grand combattant de l’indépendance et l’initiateur moral de la dynastie politique, Nehru en est le véritable fondateur, de la dynastie comme de la démocratie indienne.

Nehru
Nehru

Le 30 janvier 1948, alors que le Mahatma Gandhi meurt sous les balles d’un nationaliste, son héritier politique, Jawaharlal Nehru, dirige le pays depuis moins d’un an, soit depuis la proclamation de l’indépendance. Ce n’est pas un jeune homme idéaliste. Il a 58 ans quand il accède au pouvoir et a une vision politique qui s’inscrit dans le concret, bien loin de l’idéalisme religieux voire mystique de son mentor Gandhi. Nehru était aussi un homme très tôt préparé au monde de la politique indienne. Né dans une famille originaire du Cachemire, son père, Motilal Nehru était l’un des fondateurs du Parti du Congrès national Indien fondé en 1885 pour mener le combat de l’indépendance. Il le dirige pendant de nombreuses années avant d’en laisser la direction à son fils à la demande expresse de Gandhi.

Nehru, comme beaucoup de jeunes hommes de la bonne société indienne fait ses études au Royaume Uni et devient avocat. Pendant cette période (1909 – 1912) il s’initie à la politique en se rapprochant à Londres des cercles proches du Parti travailliste. De cette période il gardera une méfiance profonde à l’égard du système capitaliste et la conviction qu’une économie, pour se développer tout en réduisant les inégalités doit être planifiée et encadrée par l’Etat.

Je ne vais pas vous faire un énième copier coller de Wikipédia pour vous raconter sa vie … tous les sites francophone qui parlent de Nehru se contentent de reprendre presque mot pour mot la fiche (déjà très légère) de la fameuse encyclopédie en ligne. En fait, même si Nehru rejoint Gandhi en 1916 dans son combat pour l’autonomisation des indiens au sein de l’Empire britannique, c’est trois ans plus tard, en 1919 qu’il s’engage dans le combat pour l’indépendance et cela contre l’avis de Gandhi. Cette année là, voyageant dans un train, Nehru entend le général Reginald Dyer se féliciter du massacre de Jallianwala Bagh, également connu sous le nom massacre de  Amritsar qui avait vu l’armée britannique tirer sur une foule non armée et faisant 379 morts et 1 200 blessés. Nehru racontera plus tard que c’est ce jour là dans un train que sa vie avait basculé, convaincu qu’il était désormais que rien ne changerait tant que les britanniques seraient présents sur le territoire indien.

Au fur et à mesure de ses actions politiques, Nehru se met de plus en plus en avant et en danger. Entre 1921 et 1945, il est emprisonné pendant 9 ans pour actions subversives. Pendant ses périodes d’enfermement, il se plonge dans l’étude du marxisme et commence à envisager son adaptation aux réalités indiennes dans un cadre démocratique.

En 1928, Gandhi offre la tête du Congrès national indien à Nehru en espérant que cela attirerait davantage les jeunes vers le combat politique. C’est Nehru qui dirige la session historique que le Congrès tient à Lahore et qui fixe comme seul objectif politique l’indépendance complète de l’Inde.C’est finalement en janvier 1941 que Gandhi officialise ce qui paraissait déjà évident à tous les indiens :”Jawaharlal Nehru et moi avons eu des différences à partir du moment où nous sommes devenus collègues et pourtant je l’ai dit depuis quelques années déjà et je le dis maintenant … Jawaharlal sera mon successeur.

En 1947, le dernier vice-roi britannique, Louis Mountbatten, est chargé de finaliser la feuille de route pour le retrait des britanniques alors même que l’animosité entre le Parti du Congrès et la Ligue musulmane avait atteint son paroxysme. Nous l’avons vu dans la première partie, alors que Gandhi s’oppose par principe à la division de l’Inde en deux nations distinctes, Nehru lui force la main et en Août 1947, le Pakistan et l’Inde proclament leurs indépendances respectives. Nehru devient immédiatement le premier Premier ministre de l’Inde indépendante.
Pour bien comprendre l’importance de Nehru dans l’histoire de l’Inde, il faut d’abord dire qu’il resta au pouvoir pendant presque 17 ans. Il emporte quatre élections législatives de suite avec  à chaque fois au moins 44 % des voix (il n’y a qu’un seul tour) et jamais moins de 360 sièges sur 492.

D’un point de vue de la politique intérieure, Nehru aura essayer de donner à la société indienne des valeurs modernes et à y imposer la laïcité des lois en reconnaissant et protégeant la diversité ethnique et religieuse. Il réforme en profondeur le code civil hindou en intégrant en droit écrit les principes oraux du droit britannique avec notamment la criminalisation de la discrimination de caste. Une criminalisation qui est malheureusement restée bien longtemps sans effet probant …

On retient surtout de son action intérieure la Révolution verte importée du Mexique. La politique mise en œuvre par le ministre de l’agriculture Nehru s’est appuyée sur l’incitation à l’utilisation des semences de blé à haut potentiel de rendement et sur un programme visant à encourager le développement de l’irrigation et d’une recherche agronomique locale. À la fin des années 1970, le rendement du riz avait augmenté de 30 % permettant à l’Inde de faire face à la croissance de sa population sans subir les famines récurrentes qu’elle avait connues dans les années 1960 et particulièrement celle de 1966 qui fit des milliers de morts. La révolution verte assura des récoltes abondantes dans les États semi désertiques tels le Pendjab. Ce dernier, qui était dans les années 1950 un état aride et pauvre, est aujourd’hui l’un des plus riches d’Inde (en savoir plus sur la Révolution verte indienne).

1960 Nasser, Soukarno et Nehru
1960 Nasser, Soukarno et Nehru

D’un point de vue international, Nehru est devenu une sorte de Porn Star de l’altermondialisme contemporain grâce à son association à Nasser pour fonder le club des Etats non alignés refusant de choisir entre communistes et capitalistes et préférant proposer une alternative aux Etats du Tiers Monde. C’est probablement la politique dans laquelle Nehru se sent le plus à l’aise et pour cause … pendant toute la période où il dirige l’Etat il occupe également les fonctions de ministre des affaires étrangères ! Les principes sont clairs : non-violence, décolonisation, non alignement…

Malheureusement pour Nehru, le monde n’est pas fait de bons sentiments et il en a conscience dès sa prise du pouvoir… En effet, les accords menant à l’Indépendance prévoyaient répartir les provinces de l’Empire des Indes entre l’Inde et le Pakistan (seuls le Penjab et le Bengale ayant été divisés) et laissaient aux États princiers le choix de devenir indépendants ou de rejoindre l’un des deux Etats. Le gouvernement indien s’est alors employé à convaincre les princes des États situés sur son territoire de rejoindre l’Union indienne. Ces négociations sont fructueuses, à l’exception de trois États : le Junagadh, dont la population est majoritairement hindoue mais le prince musulman, décide de rejoindre le Pakistan alors que son territoire est entièrement enclavé dans celui de l’Union indienne. Après un plébiscite en décembre 1947, l’État rejoint finalement l’Inde.

Le Jammu-et-Cachemire pose problème. Il se trouve dans le Nord. La population est majoritairement musulmane mais le Prince est hindoue. En 1947 des troupes tribales venues du Pakistan envahissent l’Etat ce qui pousse le Maharaja Hari Singh à solliciter l’aide militaire de l’Inde en échange de son intégration. Finalement, un cessez-le-feu proposé par les Nations unies est accepté, laissant à l’Inde le contrôle des deux tiers du territoire de l’État formant le Jammu-et-Cachemire, les pakistanais gardant l’Azad Cachemire (« Cachemire Libre ») et le Gilgit-Baltistan (ou « Territoires du Nord »). Cependant le référendum prévu par le cessez-le-feu n’a toujours pas eu lieu et le Jammu-et-Cachemire reste aujourd’hui le principal sujet de discorde entre l’Inde et le Pakistan. Dans le même temps d’ailleurs, Nehru ne fait pas dans la dentelle pour l’État d’Hyderabad, situé en plein cœur de l’Inde, qui est intégré de force à l’Union indienne par l’intervention de l’armée en septembre 1948 (merci la non violence).

Les 17 années du règne démocratique de Nehru seront émaillées de trois conflits armés majeurs, le quatrième éclatant 1 an après sa disparition … quatre en 18 ans cela fait quand même une guerre tous les 4 ans et demi ce qui n’est pas “anodin” pour un défenseur de la non violence !

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La famille de Motilal Nehru en 1927. Debout, de gauche à droite : Jawaharlal Nehru, Vijaya Lakshmi Pandit, Krishna Hutheesing, Indira Gandhi et Ranjit Pandit ; assis: Swaroop Rani, Motilal Nehru et Kamala Nehru.

Côté vie privée, Nehru est un homme sage, tout en retenue et en sagesse. Il ne favorise pas les membres de sa famille mais les laissent mener leurs propres aventure et plus particulièrement les femmes à l’image de sa soeur Vijaya Lakshmi Nehru Pandit qui dirige la délégation indienne aux Nations Unis de 1946 à 1968 ou de cette autre soeur Krishna Nehru Hutheesing, écrivaine et conférencière dont le mari sera l’un des principaux conservateurs  à Nehru. Mais surtout, la femme qui monte doucement et surement dans l’ombre c’est la fille du Premier ministre : Indira, la future impératrice des Indes … Elle s’est portée candidate à la tête du Parti du Congrès en 1959 contre l’avis de son père et sans son soutien mais elle l’emporte quand même et se paye le luxe de renoncer au poste un an plus tard.

En 1964, Nehru a 74  ans. Aucun autre Indien ne possède le millième de son autorité et de son prestige. Personne ne peut envisager de seulement lui contester le leadership mais voilà, Nehru, qui a réussi beaucoup de grandes choses dans sa vie, a raté sa mort. Il n’a pas préparé sa succession. Il se méfiait de tous ceux qui se manifestaient par des idées trop personnelles ou qui risquaient d’occuper une trop large surface. Il les réduisait de la façon la plus démocratique et la plus irréversible. Or, c’était précisément ces hommes qui auraient été en mesure de lui succéder s’il les avait laissés se développer avant sa mort. Mais Nehru ne prévoyait pas sa fin proche. Quelques jours avant de succomber, il disait : « Je suis en très bonne santé. Je resterai encore longtemps au pouvoir. » Et pourtant, le 27 mai 1964, l’Inde perd le seul premier ministre de son histoire alors que Jawaharlal Nehru décède d’une attaque cardiaque à l’âge de 74 ans.

Le parti du Congrès (dirigé par la fille du défunt) se retourne alors naturellement vers le ministre de l’Intérieur pour assurer l’interim. Le pâle et fidèle Gulzarilal Nanda devient Premier ministre par interim. Le combat pour la succession s’ouvre, il durera 4 ans avant d’installer durablement la dynastie au pouvoir…

à suivre : Indira l’impératrice des Indes

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