Indira Gandhi : l’impératrice des Indes (3)

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C’est une histoire passionnelle de près de 70 ans, mélange d’amour et de haine, alternance d’unions et de divorces. Entre l’Inde et la dynastie des Nehru-Gandhi, la dépendance est réciproque. Les Indiens sont fascinés par la dynastie fondée par Jawaharlal Nehru et le père de l’indépendance le Mahatma Gandhi, même quand ils la répudient ou qu’ils l’exècrent. Si Gandhi était le grand combattant de l’indépendance et l’initiateur moral de la dynastie politique (1), Nehru en est le véritable fondateur, de la dynastie comme de la démocratie indienne (2).

Indira Gandhi avec son père Jawaharlal Nehru et ses fils Rajiv Gandhi et Sanjay Gandhi
Indira Gandhi avec son père Jawaharlal Nehru et ses fils Rajiv Gandhi et Sanjay Gandhi

A la mort de Jawaharlal Nehru, le 27 mai 1964, l’Inde perd le seul premier ministre de son histoire. Un homme inscrit dans l’histoire et dont la légitimité, reconnue par l’illustre Mahatma Gandhi, dépassait le simple cadre démocratique. Son parti, le parti du Congrès est autant perdu que le pays. Il se retourne alors naturellement vers le ministre de l’Intérieur le pâle et fidèle Gulzarilal Nanda qui devient Premier ministre par intérim. Le combat pour la succession s’ouvre, il durera 4 ans avant d’installer durablement la dynastie au pouvoir au travers d’une femme à l’apparence frêle mais dont le caractère féroce ne pourra jamais être remis en cause, la fille de Nehru, Indira Gandhi.

Indira Priyadarshini Gandhi, est née Nehru, le 19 novembre 1917. Elle est la fille unique de Jawaharlal Nehru et passe une enfance ballottée entre une Inde en ébullition, la Suisse où sa mère est soignée pour la tuberculose et les pensionnat chics français et suisses. Très jeune elle est happée par les activités politiques de son père, désigné président du Congrès en remplacement de son propre père. Elle devient à 12 ans l’égérie du Vanar Sena, la brigade des jeunes du Congrès et prononce déjà, d’une voix encore hésitante un discours devant plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Indira avec le Mahatma Gandhi en 1924
Indira avec le Mahatma Gandhi en 1924

A la fin des années 20 alors que ses parents font des aller-retours en prison elle vit aux côté du Mahatma Gandhi dont elle écoute quasi religieusement les enseignements. C’est à cette période qu’elle rencontre un jeune homme issu de la communauté Parsie, Firoz Gandhi. Malgré le nom qu’il porte, il n’a aucun lien de parenté avec le grand homme de l’indépendance. Après plusieurs demandes en mariage et malgré l’opposition formelle de son père, elle finit par accepter et épouse l’aventurier en 1942. De ce mariage elle ne tirera que quelques années et moments de bonheur. Un premier fils, Rajiv, nait en 1944, suivi d’un second, Sanjay, en 1946. Firoz Gandhi est un mari volage, qui ne supporte pas de vivre dans l’ombre des Nehru et surtout dans celle de sa femme qui peu à peu prend de l’importance dans la vie politique indienne. Les deux époux ne se supportent plus et s’éloignent encore plus quand Firoz s’engage dans l’opposition à Nehru. En 1960, il est emporté par une crise cardiaque, Indira prend son envol. 

Le pouvoir déposé dans les mains de l’héritière

indira-gandhiA la mort de Nehru, le Congrès peine à se mettre d’accord sur le nom du successeur alors que l’intérim ne peut durer trop longtemps. Finalement un choix de compromis se porte sur Lal Bahadur Shastri, ancien ministre des transports et de l’intérieur. Il prend ses fonctions le 9 juin 1964 et nomme Indira ministre de l’Information. Très rapidement elle prend son indépendance et apparaît comme une figure forte du Gouvernement, n’hésitant pas à critiquer le Premier ministre. Le 11 janvier 1966, ce dernier s’écroule, victime d’une crise cardiaque. La succession de Nehru s’ouvre enfin. Face à d’autres prétendants tels que le Premier ministre intérimaire Gulzarilal Nanda ou le représentant de l’aile droite du parti Morarji Desai, Indira reçoit le soutien de l’influent K. Kamaraj, le « faiseur de roi », qui espère pouvoir manipuler son action en sous-main. Ses ambitions seront déçues …

Stratège et penseuse politique brillante, Indira Gandhi est habitée par un désir de puissance personnelle hors du commun et par une volonté politique de fer. Elle va mener une politique nettement plus dirigiste que son père et s’inscrit pleinement dans le socialisme et le multiculturalisme. Sous sa férule, l’Inde doit se moderniser à n’importe quel prix. Elle nationalise par ordonnance les quatorze plus grandes banques du pays et se sépare de l’aile droite du parti du Congrès en fondant le “Nouveau Congrès ou Congrès (R) pour Ruling”, tandis que ses opposants entrent dans l’opposition au sein du “Vieux Congrès ou Congrès (0) pour Old ou Organisation”. Dès 1970 elle décide d’abolir les derniers privilèges dont bénéficiaient encore les maharadjahs et se lance dans une vaste réforme agraire pour une répartition égalitaire des terres agricoles.

Minoritaire au Parlement suite à la scission de son parti et mise en difficulté par la Cour constitutionnelle sur la réforme agraire, elle provoque des élections générales en 1971 et emporte une large victoire et la majorité absolue pour son Congrès R. Elle développe alors une vision de plus en plus autoritaire du pouvoir en cumulant les postes de Premier ministre et de ministre de l’Intérieur, du Plan, de l’Information et de l’Energie atomique. Son triomphe électoral se double du plus grand succès militaire indien. En décembre 1971 la guerre civile éclate au Pakistan oriental entre forces de l’Etat pakistanais et milices indépendantistes. L’intervention de l’Inde désormais soutenue par l’URSS tourne à la débâcle militaire pour le Pakistan allié à des Etats-Unis incapables de limiter les dégâts. Cette guerre mène à la fondation d’un Bangladesh indépendant.

Le conflit renforce également l’aura d’Indira Gandhi et son pouvoir personnel. La situation politique et l’organisation bureaucratique mise en place au sein de l’Etat comme du parti a pour conséquence que dans la plus grande démocratie du monde, toute décision ne puisse provenir que d’une seule personne : Indira Gandhi.

Sanjay, le fils prodigue et la tentation autoritaire.

23rd June 1980: Indian prime minister Indira Gandhi (1917-1984) with her younger son Sanjay (1946 - 1980), just before his death in a plane crash in Delhi. (Photo by Keystone/Getty Images)
le 23 juin 1980 Indira avec son fils Sanjay (Photo by Keystone/Getty Images)

En fait, Indira Gandhi ne gouverne pas seule. Elle a un conseiller de confiance, un homme à qui elle donnerait tout, son fils cadet Sanjay Gandhi. Âme damnée ou perdue, enfant gâté ou prodige politique, qu’importe finalement. Il aura néanmoins mené sa mère jusqu’aux limites de sa légende la poussant à basculer de la lumière à l’opprobre historique.

Le 12 juin 1975, la Cour constitutionnelle frappe un grand coup en invalidant l’élection au Parlement d’Indira Gandhi. Elle se trouve face à un dilemme. Soit elle se retire et attend les prochaines élections dans l’espoir qu’on la laisse se représenter, soit comme lui conseille Sanjay, elle provoque le destin.

Dans la nuit du 25 au 26 juin, Indira Gandhi proclame l’Etat d’urgence et suspend les libertés fondamentales. Des dizaines de leaders de l’opposition sont arrêtés sur la base d’une liste personnellement rédigée par Sanjay. Il fait aussi couper l’électricité dans tous les bureaux de presse et de télévision. Au Parlement, le Premier ministre fait voter plusieurs amendements constitutionnels sans aucun débat visant à museler la Cour constitutionnelle et placer les tribunaux sous son autorité.

Le 15 août 1975, Indira Gandhi s’apprête à annoncer la fin de l’Etat d’urgence  dans un discours qu’elle prononcerait à Fort Rouge, sur les lieux où son père avait fait 28 ans plus tôt son fameux discours de l’indépendance. Quelques heures plus tôt elle expliquait au correspondant de la BBC “Vous savez, quand on passe d’une douleur extrême à un bonheur intense, on reste comme étourdi. La liberté est un tel absolu qu’on a du mal à en prendre la mesure.

Indira Gandhi et Cheikh Mujibur Rahman
Indira Gandhi et Cheikh Mujibur Rahman

La liberté, les indiens devront attendre avant de la récupérer. Dans sa voiture qui la menait à Fort Rouge, elle décide brutalement de changer d’avis. Elle apprend qu’un Coup d’Etat vient d’avoir lieu au Bangladesh. Son ami, Cheikh Mujibur Rahman, qu’elle avait hissé à la présidence grâce à sa victoire contre le Pakistan, a été assassiné. Il a été égorgé en même temps que son épouse, ses trois fils, ses deux belles filles et ses deux neveux. Toute la famille a été passée à l’arme blanche. Indira, blême sur la tribune ne lève pas l’Etat d’urgence, bien au contraire. Elle est terrifiée, malade de peur pour elle, ses enfants, son petit fils… Usée par l’exercice du pouvoir, elle commence à faire des cauchemars qui ne la quitteront plus. Indira Gandhi croyait aux forces obscures, aux prémonitions. Un jour, on lui avait promis un chemin jonché des cadavres des êtres aimés, une route noyée du sang de sa famille, cela tourne à l’obsession. Elle resserre l’étau sécuritaire et pousse même l’hystérie autoritaire jusqu’à faire ratifier un texte l’autorisant à promulguer des lois d’exceptions sans passer par le Parlement. De facto l’Inde bascule dans un régime autoritaire.

Sanjay est promu à la tête des Jeunesses du Parti du Congrès, il leur fixe en 1976 un programme en 5 points : enseigner une personne, planter un arbre, abolir la dot, éliminer le système des castes et contrôler la natalité. Il s’implique ainsi personnellement dans le programme de planification familiale et en particulier dans la campagne de stérilisation de la population, probablement le plus grand scandale social de ces années. Selon le programme Gandhi, seuls les hommes qui avaient déjà au moins deux enfants étaient censés être stérilisés, or beaucoup y furent contraints alors qu’ils ne répondaient pas à ces critères. En l’espace de deux ans, 8,3 millions de stérilisations furent effectuées, ce qui conduisit à une violente réaction anti-vasectomie au début des années 1980. Cette réaction, qui coïncidait avec l’arrivée de nouvelles techniques de stérilisation féminine et avec la mise en place d’un certain nombre de programmes visant «la santé des femmes», déplaça vers elles les mesures de contrôle démographique. Le scandale fut néanmoins énorme et fit beaucoup dans la défaite à venir de sa mère.

A suivre Indira Gandhi : de la chute à la légende (4)

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