Comment je me suis Trumpé et surtout pourquoi

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Quand vous avez passé 10 années de votre vie professionnelle à faire des prévisions et analyses politiques et électorales, vous êtes peu à peu enfermés dans une sorte de mur des certitudes, quasi statistique. On construit un modèle et on l’applique, élection après élection et vous savez quoi ? Ca marche ! L’erreur est dans la marge, pas dans le résultat sauf … quand le système électoral bascule dans une autre époque et que par essence … le modèle est devenu faux.

C’est ce qui s’est passé mardi aux Etats-Unis : un changement d’époque ou presque !

Tout d’abord précisons le ici tout de suite, ce post n’a pas vocation à expliquer les raisons politiques et sociales de la victoire du candidat républicain mais plus à s’interroger sur les raisons de notre cécité. Était il vraiment impossible de devinez le résultat sans projeter les rêves de fin du monde de certains militants ? Il est vrai que certains disaient : Trump peut gagner ou Trump va gagner mais jamais en s’appuyant sur une analyse sérieuse, seulement en levant le doigt mouillé de salive et en expliquant qu’il faisait frais …

Les lecteurs assidus se rappellent de ma prévision de mardi :

carte-sondagesCette carte symbolisait une victoire étriquée d’Hillary Clinton acquise grâce à la “barrière bleue”, le socle électoral des démocrate autour des grands lacs. Une barrière que j’estimais effritée ce qui explique que la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin apparaissent en bleu clair soit “victoire probable des démocrates” mais pas certaine. Le New Hampshire n’était sur cette carte attribué à aucun des deux candidats, les résultats étant annoncés trop serrés pour s’exprimer. Tout au long de la nuit électorale j’ai donc été optimiste car le scénario que j’avais imaginé se réalisait point par point : Non les démocrates ne pouvaient pas conquérir des terres républicaines, pas plus la Géorgie que le Texas et non Clinton ne pourrait emporter ni l’Ohio, ni la Floride. A cette heure tardive de la nuit, sur mon compte twitter, j’étais le dernier optimiste. Ces deux Etats ne comptaient pas tant que ça aussi longtemps que les bastions démocrates restaient bleus … mais voilà, c’est justement dans ces bastions que Trump avait fait peser tout le poids de sa campagne. Là que Clinton avait été la plus faible pendant les primaires démocrates face à Bernie Sanders. Là où son équipe de campagne a fait des économies car voyez vous ces Etats sont bleus “par nature”. Ils se sont trompés, et nous ne l’avons pas vu !

Pour autant, les sondages n’avaient pas tous faux, loin de là

b4159c8c-cd28-4d4c-a0c1-c1c49c9e8d2fNos amis sondeurs annonçaient une participation autour de 50 %. Ce fut un peu plus de 45 % et ceux qui ont porté Trump au pouvoir, ce sont d’abord et avant tout les abstentionnistes.  Ils prévoyaient aussi une victoire étriquée pour Clinton au niveau national et c’est ce que nous avons eu. Comprenez moi bien, Trump a perdu le vote populaire, comme Bush en 2000 : Le président élu a, en fait été battu dans les urnes. Clinton obtient à l’heure où j’écris ces lignes 60 839 922 voix (47,8 %) contre 60 265 858 à Donald Trump (47,3 %). Il l’emporte en nombre de grands électeurs et gagne donc l’élection. Cela s’explique par le fait que Clinton emporte de très larges victoires là où elle l’emporte alors que Trump gagne de quelques milliers de voix dans les Etats peuplés qu’il a remportés. Dans l’Etat de New York par exemple Clinton l’emporte avec 58,8 % devant Trump 37,5 % soit une différence de 1,5 millions de voix. En Californie c’est 61,6 % pour Clinton contre 33,1 % pour Trump et une avance de 2,7 millions de suffrages. En comparaison prenez la Floride avec 49,1 % pour Trump et 47,8 % pour Clinton, la différence est de 120 000 voix et même dans le très conservateur Texas, Trump ne l’emporte qu’avec 800 000 voix d’avance.

Cette victoire aux grands électeurs contre le vote populaire n’est bien sur pas une première et marque la division profonde du pays comme en 2000 quand Bush l’emporte  avec 47,9 % des voix contre  Gore et ses 48,4 %. La différence vient de 537 voix en Floride qui font basculer les 29 grands électeurs de l’Etat. Au XIXe siècle, les républicains Rutherford B. Hayes et Benjamin Harrison avaient également été élus avec moins de voix que leur adversaire.

Regardons maintenant les résultats de ces élections par Etats :  première erreur, Clinton a réussi à garder le Nevada conquis par Obama en 2008 et 2012 et que les sondages donnaient à Trump. Elle emporte aussi le New Hampshire avec 0.3 % d’avance soit 2 700 voix seulement … Pour le reste, le Wisconsin bascule en rouge pour la première fois depuis 1984 et le Michigan pour la première fois depuis 1988.

résultat des élections 2016
résultat des élections 2016

En fait la carte électorale des Etats-Unis telle que nous la connaissons date de l’ère Bill Clinton. C’est lui qui a élaboré une stratégie politique s’appuyant sur les forces progressistes des côtes Est et Ouest en l’associant aux minorités et aux électeurs blancs de la classe moyenne dans les Etats industriels du Nord. Cette carte au travers des défaites et des victoires on la retrouve de manière régulière depuis un quart de siècle avec les spécificités électorales de chaque candidat :

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2008
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2012

 

 

 

 

 

 

 

Aurions nous pu imaginer la fin de cette période ? En un mot “oui” nous aurions du !

Si j’ai choisi de prévoir l’Ohio et la Floride en rouge avant le scrutin, c’est tout simplement parce que l’évolution des sondages montrait que c’était “probable”.

A titre d’exemple, dans l’Ohio, présenté comme un swing state pas une seule fois Clinton n’a été en mesure de l’emporter depuis début septembre :

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Dans le Wisconsin, pas un seul sondage (pas UN SEUL) ne donnait la victoire à Trump. Pourtant un indice (peu crédible) aurait pu alerter (bien tardivement) l’équipe Clinton : Tous les sondages depuis le 1er octobre donnaient entre 4 et 8 points d’avances à Clinton, bien au delà des marges d’erreur, avec des scores oscillants de 43 à 49 % des suffrages. Tous sauf un seul, le dernier, réalisé un peu moins d’une semaine avant le scrutin ramenant l’avance de Clinton à 3 points, pile dans la marge d’erreur … Le sondeur donnait 44 % à Trump et 47 % à Clinton plus ou moins 3 points. Le 8 novembre ce fut 48 % pour Trump et 47 % pour Clinton.

En pensylvanie, du 15 septembre au 2 novembre  : 31 sondages consécutifs avec Clinton en tête (entre 2 et 12 points d’avance) et pourtant dans la semaine du 1er novembre : un premier sondage à égalité suivis de deux sondages favorables à Clinton et un pour Trump, le premier depuis des mois mais à moins de 5 jours du scrutin. Il prédisait 48 % pour Trump et 47 % pour Clinton et ce fut le résultat.

Dans cette élection on a tous oublié la règle d’or de l’analyse politique : peu importe le résultat brut du sondage ce qui compte c’est l’évolution tracée par une suite de sondage. Cette évolution, ce mouvement allaient dans le sens d’une victoire possible de Donald Trump.

Et maintenant que va t’il se passer  ?

Les cartes de la vie politique américaines ont été rebattues dans les urnes mais elles le seront plus encore d’ici quatre ans car c’est la carte électorale qui doit être révisée pour tenir compte des changements démographiques dans le pays.

Jugé non démocratique, le collège électoral est régulièrement critiqué. En 2012, Donald Trump l’avait lui-même pointé dans un tweet : « ce collège électoral est un désastre pour la démocratie », affirmait-il sans imaginer que quatre ans plus tard il le ferait entrer à la Maison Blanche. A défaut de parvenir à réformer ce système, qui a toujours  favorisé les républicains, les militants ont les yeux tournés vers le prochain recensement, prévu en 2020, qui redessinera la carte électorale. A cette occasion, le nombre de députés dont dispose chaque Etat à la Chambre des représentants sera ajusté, ainsi que le nombre de grands électeurs.

Les Etats bénéficiant d’importants flux de peuplement, comme ceux du Sud (Texas, Floride), mais aussi de l’Ouest (Californie, Oregon, Washington, Colorado, Nevada), devraient gagner quelques grands électeurs, ce qui bénéficiera sans doute aux deux grands partis. A l’inverse, ceux du Midwest (Ohio, Michigan, Pennsylvanie) dont la population décline depuis dix ans, perdront en influence. Ces trois Etats étant réputés démocrates, les experts ont longtemps crû que ce recul démographique réduirait l’influence du parti du Président Obama mais maintenant qu’ils ont basculé du côté obscur …. tout est ouvert et les sondeurs de 2020 risquent de s’arracher les cheveux.

En attendant je vous propose de réécouter ce discours … en allant au delà des excellentes blagues …

 

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