Indira Gandhi : de la chute à la légende (4)

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C’est une histoire passionnelle de près de 70 ans, mélange d’amour et de haine, alternance d’unions et de divorces. Entre l’Inde et la dynastie des Nehru-Gandhi, la dépendance est réciproque. Les Indiens sont fascinés par la dynastie fondée par Jawaharlal Nehru et le père de l’indépendance le Mahatma Gandhi, même quand ils la répudient ou qu’ils l’exècrent. Si Gandhi était le grand combattant de l’indépendance et l’initiateur moral de la dynastie politique (1), Nehru en est le véritable fondateur, de la dynastie comme de la démocratie indienne (2). Nous nous étions arrêtés au moment où Indira Gandhi, grande réformatrice progressiste, donnait un tournant autoritaire au régime démocratique Indien sous l’influence de son fils et héritier Sanjay Gandhi (3)

La chute de l’Impératrice et le retour en grâce 

L’opposition grandissait mettant des flots d’Indiens dans les rues pour dénoncer le régime et dans le même temps l’image de l’Inde sur la scène internationale se dégradait. En 1976, Sanjay avait réussi à convaincre deux fois sa mère de repousser les élections mais le 18 janvier 1977, écoutant pour la première fois les conseils de son fils aîné Rajiv et s’imaginant peut être ce que son propre père penserait de sa politique, elle annonce des élections générales et la fin de l’Etat d’urgence. Même son plus vieil ennemi Jayaprakash Narayan, qu’elle avait pourtant mis en prison reconnut à l’époque “Indira se montre très courageuse. C’est un grand pas qu’elle vient de franchir“. Un grand pas certes, mais fatal !

Tous ceux qui avaient été humiliés pendant deux ans par Sanjay se levèrent et basculèrent dans l’opposition et même les premiers compagnons de route d’Indira. Le coup le plus rude fut porté par Viyaja Lakshmi Pandit, la sœur de Nehru, qui sort de sa retraite pour combattre sa propre nièce déclarant “Indira a détruit les institutions démocratiques” avant de rejoindre la coalition anti-Gandhi. Dans chaque meeting, chaque marché, lors de chaque rencontre trois mots revenaient continuellement : Sanjay, corruption et stérilisation.

Le 20 mars 1977, les rues de New Delhi s’embrasent. L’odeur des pétards et des feux d’artifice, les cris de joie, les sons des chansons obscènes résonnent jusqu’au dans le bureau de la résidence qu’Indira occupe depuis 11 ans et où elle travaillait avant avec son père pendant ses 17 ans de règne. Le peuple souverain avait voté et fêtait la chute de son impératrice et du fils maudit que les fêtards se proposaient de stériliser avant d’aller dormir.

Indira s'agenouille exigeant qu'on lui passe les menottes à la face du monde
Indira s’agenouille exigeant qu’on lui passe les menottes à la face du monde

Morarji Desai est nommé Premier ministre le 24 mars 1977, le tout premier qui n’est pas issu du Parti du Congrès, enfin presque … souvenez vous, c’était lui le candidat malheureux à la tête du gouvernement face à Indira Gandhi à la mort de Lal Bahadur Shastri en janvier 1966, lui qu’elle avait nommé l’année suivante son vice-Premier ministre et ministre des Finances, lui enfin qui forme avec la vieille garde le Congrès(O) pour Old lors de la scission de 1970. Arrêté lors de la proclamation de l’état d’urgence en 1975, il n’a été relâché que le 18 janvier 1977. La vengeance sera implacable. Le 3 octobre 1977 des policiers se présentent au domicile des Gandhi pour signifier son arrestation à Indira Gandhi poursuivie pour corruption. En quelques dizaines de minute un masse de badauds et de journalistes prévenus par les Gandhi s’agglutinent devant la maison. Elle s’agenouille et exige qu’on lui passe les menottes poussant au maximum la dramaturgie afin d’offrir aux médias et donc au peuple indien une vision parfaite de son chemin de croix. Poursuivie, enfermée mais très vite reconnue non coupable et libérée en 1978 … Le Gouvernement avait réussi à faire d’Indira la victime d’une administration incompétente et l’avait poussée sur le chemin d’une complète réhabilitation en l’espace de quelques mois.

Indira Gandhi met en scène sa libération
Indira Gandhi met en scène sa libération

La grande dame, faisant preuve de bien plus d’intelligence politique que Morarji Desai entreprit immédiatement le tour de toutes les provinces indiennes affrontant la haine des uns et l’amour des autres. Pendant ce temps, le Premier ministre décida de s’attaquer non pas à la déesse Gandhi mais à la prunelle de ses yeux : Sanjay. Il fait arrêter le fils chéri pour corruption (ce qui était vrai) et pour censure ne respectant pas l’Etat de droit (avant et pendant l’Etat d’urgence, ce qui là encore était vrai). Sanjay est arrêté et jeté dans la pire prison indienne, celle là même où pendant l’Etat d’urgence il faisait lui même enfermé les opposants de sa mère. En 1979 Sanjay fut ainsi mis en prison six fois pendant que sa mère s’efforçait de reconstruire le parti profondément divisé. Elle trancha dans le vif estimant qu’il fallait peut être moins de personnes mais des adhérents à la loyauté quasi religieuse. C’est ainsi qu’est né le Parti du Congrès (I) pour … Indira ! Un parti où l’on doit obéissance totale à sa présidente Indira Gandhi et à sa main droite … Sanjay …

Cette même année le Gouvernement veut faire passer une loi frappant inéligibilité toute personne poursuivie de crimes contre le peuple. Indira voit tout de suite le danger et décide de le contourner en se présentant à une élection législative partielle du Sud Ouest du pays et obtenir ainsi l’immunité parlementaire. Elle partit dans ce coin isolé de l’Inde, une terre vivant coupée du monde et de l’actualité où dans certains village on ne savait même pas qu’elle n’était plus Premier ministre ….  Pendant que son opposant faisait de grands discours sur la démocratie, elle ne parlait que de la spirale des prix, la pénurie des aliments de base et de la pauvreté croissante… Le plus drôle finalement ce sont ces affiches placardées dans toutes la circonscription par le Gouvernement où Indira était représentée en Cobra menaçant l’Inde et où le slogan prévenait : “Attention un puissant cobra va se manifester” … affiche à l’efficacité incroyable mais à l’effet totalement contraire à celui escompté dans une région où le cobra est vénéré comme le plus grand protecteur de la terre et des cultures !

Charan Singh et Indira Gandhi
Charan Singh et Indira Gandhi

Indira Gandhi retrouve un siège de parlementaire avec une avance conséquente sur tous ses opposants. Elle fait une entrée tonitruante au Parlement mais le Gouvernement refusait de reconnaître sa débâcle. Dès le lendemain, alors qu’elle sort du Parlement, Indira Gandhi est de nouveau arrêtée et encore libérée sous les acclamations de la foule … Les dissensions deviennent insoutenables au sein de la majorité qui n’est d’accord que sur son rejet d’Indira. Le Gouvernement tombe et grâce aux voix du Congrès (I), un nouveau Premier ministre est nommé : Charan Singh. Ce dernier ne tiendra qu’un mois et en janvier 1980 de nouvelles élections sont convoquées. Transformée en icone de la résistance à l’oppression (ce qui est un comble) Indira Gandhi et le Congrès (I) font un triomphe dans les urnes. Au soir du scrutin, un journaliste européen lui demande “Quel effet cela vous fait il d’être à nouveau à la tête de l’Inde?“, elle se retourne vers lui et répond sèchement “j’ai toujours été à la tête du pays !” Indira Gandhi retrouve son trône avec à ses côtés son héritier, Sanjay, lui aussi élu au Parlement mais pour la première et dernière fois.

Indira Gandhi et son fils ainé Rajiv à l'enterrement de Sanjay
Indira Gandhi et son fils ainé Rajiv à l’enterrement de Sanjay

Le 23 juin 1980 Indira Gandhi n’est plus que l’ombre d’elle même. Elle vient d’apprendre que le Pitts S-2A que son fils aimait piloter lui même comme une voiture de course s’était écrasé alors que Sanjay faisait des loopings et des exercices d’acrobatie. Le fils prodigue était mort sur le coup et la mère s’était éteinte comme on souffle une bougie.

En plein deuil, Indira est confrontée à la  popularité grandissante d’un chef fondamentaliste et missionnaire sikh, Jarnail Singh Bhindranwale, et de son message prônant une communauté sikh souveraine et autonome en dehors de l’Inde. En Avril 1980, il prend avec 200 partisans armés le contrôle du Temple d’Or, le Harmandir Sahib, édifice le plus sacré des Sikhs, situé au cœur de la ville d’Amritsar, au Pendjab, dans le nord ouest de l’Inde. Il en fait son quartier général et son refuge alors q’il est recherché par la police pour le meurtre d’un de ses opposants Baba Gurbachan Singh.

Le Temple d'Or
Le Temple d’Or

Trois ans plus tard, l’enceinte du Temple d’Or et les maisons aux alentours avaient été fortifiées et protégées par des mitrailleuses légères et des fusils semi-automatiques. Les Sikhs soutenant Bhindranwale étaient bien décidés à le protéger jusqu’à la mort, convaincus que personne ne se risquerait à attaquer une enceinte religieuse sacrée. C’était sans compter la volonté d’Indira Gandhi d’abattre définitivement ce nouveau risque de scission car désormais tous les Sikhs se soulevaient. En février 1984, le parti Sikh franchit un pas définitif qui scellait la rupture et annonçait la catastrophe. Son président annonça qu’à compter du 3 juin toutes les exportations de céréales et d’électricité en provenance du Pendjab seraient interdites … ironie de l’histoire quand on sait que si le Pendjab était devenu le grenier de l’Inde c’est justement grâce à la Révolution Verte de Nehru… Indira Gandhi est décidée, il faut donner l’assaut et déloger Bhindranwale. Elle en connait le coup, en vies mais aussi en symbole. Elle sait qu’à compter de ce jour tous les Sikhs du plus extrémiste au plus modéré la considéreront comme le mal incarné, une criminelle à abattre mais elle lance l’opération Blue Star.

Au matin du 6 juin, le Temple d’Or ne tenait presque plus debout. Le coût de la victoire se révéla beaucoup plus élevé que ne l’avait craint Indira :  500 soldats étaient morts ainsi que presque 1000 occupants du temple. La bibliothèque du temple principal qui contenait les manuscrits originaux des premiers gourous sikhs et qui ne devait être endommagée sous aucun prétexte avait entièrement brûlé. Pour les Sikh, cet événement est comparable à l’invasion et au saccage de la Mecque pour les musulmans ou du Vatican pour les catholiques. Une faute impardonnable, un sacrilège que rien ne saurait effacer.

indira_gandhi_assassinationLe 30 octobre, elle est interrogée par un journaliste qui lui demande si elle n’a pas peur d’être assassinée par les Sikhs après les terribles événements du Temple d’Or et les menaces d’un groupe terroriste affirmant qu’il vengerait le sacrilège “par la mort d’Indira et de sa descendance jusqu’à la centième génération“. Toujours aussi bravache, celle qui a fait tripler la sécurité autour des membres de sa famille mais qui avait refuser de renvoyer ses gardes du corps Sikhs répondait : “Même si je meurs au service du pays, j’en serais fière. Chaque goutte de mon sang, j’en suis sure, contribuera à la croissance de l’Inde et la rendra forte et dynamique

Le lendemain, le 31 octobre, le premier ministre avait rendez vous avec une équipe de télévision de bon matin. La température était délicieuse et elle décida de traverser à pied le chemin qui menait à ses bureaux d’Akbar Road. Un policier marchait à ses côtés. Il portait un parapluie noir pour la protéger du soleil. Elle était suivie de Dhawan et de ses agents de sécurité. Au bout du sentier désormais orné de bougainvilliers l’attendait son garde du corps personnel Beant Singh. C’était un colosse, un sikh du Pendjab coiffé d’un magnifique turban. Il était accompagné d’un autre garde Sikh engagé il y a peu dans ses services de sécurité. A leur approche, le Premier ministre les salua à la manière traditionnelle en joignant les mains à hauteur de sa poitrine et en inclinant légèrement la tête. En réponse, Beant Singh qui l’accompagnait partout depuis cinq ans tira son pistolet et le pointa vers elle. La demi seconde qui suivi fut comme une suspension du temps, un siècle peut être, une vie assurément défila dans les yeux de la femme la plus puissante d’Asie et peut être du monde. Elle eut juste le temps de dire “qu’est ce que vous faites ?” froidement, regardant son meurtrier dans les yeux quand le coup retentit dans toute l’Inde. Quatre balles à bout portant atteignait le Premier ministre alors que l’acolyte s’assurait que rien ne pourrait la sauver en vidant lui aussi son chargeur sur son corps inerte.

enterrement-indira-gandhiAu même moment, son fils aîné, Rajiv Gandhi, menait campagne dans la région de Calcutta. Intercepté par la police, il apprend la mort de sa mère dans l’avion. Son visage se ferme. “Un Nehru ne pleure pas en public” lui avait dit un jour sa mère, “surtout quand un grand malheur s’abat sur lui“. Indira Gandhi était morte les yeux ouvert, comme elle le prédisait, ouvrant un chemin de sang et de larmes pour les Nehru Gandhi. Un million d’indiens l’accompagnèrent le jour de ses obsèques pleurant celle qu’ils appelaient “Mère”. Ils ne se contentent pas de pleurer. Dés que son meurtre est connu, des attaques contre les sikhs se multiplient dans tout le pays. Face à ce déferlement généralisé de la violence, les autorités prononcent l’état de siège dans plusieurs villes et le fils de la défunte, Rajiv Gandhi, est nommé premier ministre par intérim. L’homme qui avait tout fait pour rester à l’écart de la politique et qui ne vivait que pour sa famille et les avions de ligne qu’il pilotait est jeté dans l’arène. Il ne se contente pas de remporter les élections, c’est un raz de marée. Le parti de sa mère, devenu son parti obtient 400 des 500 sièges du parlement.

à suivre Rajiv Gandhi : l’homme qui ne voulait pas être roi

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