USA, mode d’emploi de la plus longue nuit électorale Clinton vs Trump

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Alors bien sur vous en entendez parler chaque jour de cette élection comme si, au détour d’un bureau de vote de l’Iowa le résultat qui sera connu dans la nuit de mardi allait changer notre vie. Nous ne sommes pas à ce point aveugles ; nous réalisons jour après jour que même l’élection du Président français n’a qu’un impact limité sur notre quotidien alors que dire de l’élection du Président des Etats-Unis ?

clinton trumpNous ne sommes pas aveugles et sourds et pourtant qui peut nier que l’histoire du monde et donc de la France aurait été différente si par une froide nuit de novembre 2000 la Cour suprême américaine n’avait pas décidé de mettre un terme au recompte des voix qui s’étaient portées sur George W Bush et Al Gore dans l’Etat de Floride ? Qui peut croire qu’une présidence Gore, candidat démocrate, libéral et écologiste, aurait été différente de celle que nous avons supporté pendant 8 ans : Républicaine, ultraconservatrice, impérialiste et ultralibérale ? En un mot : personne. Et pourtant, un recompte privé organisé en 2001 par un consortium de journaux permit de mettre en évidence qu’un comptage manuel des bulletins litigieux aurait alors donné une victoire serrée à Al Gore…

Aujourd’hui plus encore qu’il y a quatre ans, personne ne peut douter qu’une présidence Trump reste sans effet pour le reste du monde. Et la pression monte doucement. Les démocrates disent que c’est serré parce qu’ils ne veulent pas démobiliser leur électorat, les républicains disent qu’ils peuvent gagner car on ne sait jamais et les médias nous expliquent que l’élection est la plus serrée de l’histoire contemporaine car ils veulent nous voir scotcher aux petits écrans pendant la coupure pub ! D’ailleurs, il ne faut pas oublier qu’en ce jour il n’y a pas une élection mais une ribambelle de scrutins. Ce mardi est élu le président mais aussi 34 sénateurs, 435 membres de la chambre des représentants ainsi que 12 gouverneurs. En plus, les électeurs sont appelés à se prononcer sur un total de 154 référendums locaux.

Plus que jamais, les démocrates tiennent une chance historique. Les sondages les donnent vainqueurs de la présidentielle, de la chambre des représentants et du Sénat. Ce serait naturellement historique et surtout temporaire car arithmétique… Les républicains tiennent 54 des 100 sièges du Sénat et sur les 34 renouvelés, 24 sont républicains contre 10 démocrates. Lors du prochain renouvellement partiel dans deux ans la situation sera totalement inversée et les républicains ont toutes les chances de l’emporter. Clinton présidente n’aurait donc que deux ans pour gouverner, au mieux.

Revenons en à la présidentielle : Si l’on en croit les sondages qui sont, rappelons-le probablement encore moins fiables aux Etats Unis qu’en France, Hillary Clinton serait légèrement en tête dans les états clés et au niveau national, ces sondages sont même meilleurs que ceux d’Obama il y a quatre ans… mais alors qui sera le gagnant ?

Le système électoral américain peut en soit apparaître très complexe et pourtant il est loin de nous être inconnu.

Environ 130 millions d’électeurs répartis en 50 Etats se rendent aux urnes non pour élire le président mais pour élire de grands électeurs qui à leur tour éliront le 17 décembre le président et son vice président. Il s’agit donc de 50 élections indirectes dans 50 Etats plus le district de Columbia.

538 grands électeurs

Ainsi chacun des cinquante États élit un nombre de « grands électeurs » égal au nombre de ses Représentants et Sénateurs soit un total de 538 (100 au titre du Sénat, 435 au titre de la Chambre des représentants, 3 pour le District fédéral de Columbia). En effet, tous les États possèdent deux sénateurs et au moins un représentant, le nombre total dépendant de la population : ils possèdent donc au minimum trois grands électeurs. L’État le plus peuplé, la Californie, dispose de 55 votes, alors que les huit États les moins peuplés n’en ont que 3 chacun. Depuis l’adoption du 23e amendement, le district de Columbia reçoit a priori autant de grands électeurs qu’il en aurait s’il était un État, mais ne peut cependant en recevoir plus que l’État le moins peuplé de l’Union. Ce même amendement n’attribue des grands électeurs, en plus des États membres de l’Union, qu’au seul district de Columbia. Les autres territoires des États-Unis tels que Puerto Rico ou Guam ne participent donc pas à l’élection présidentielle.

Les partis politiques nomment leurs listes de grands électeurs lors des conventions politiques d’États. Un grand électeur ne peut faire partie du Congrès. En principe, les votes populaires devraient être exprimés en faveur d’un grand électeur. Dans la pratique, les bulletins de vote sont rédigés sous la forme « grand électeur en faveur de tel ticket » ou mentionnent simplement le nom des candidats.

Autre spécificité américaine, le système du « tout-au-vainqueur »

Richard Nixon
Richard Nixon

Dans tous les États sauf deux, le Maine et le Nebraska, le système électoral donne toutes les sièges de « grands électeurs » de l’État au candidat arrivé le premier. À titre d’exemple, en 1972 Richard Nixon a été élu avec plus de 95 % des voix des grands électeurs alors qu’il n’avait emporté que 60 % du vote populaire. C’est ce qui explique que le président élu peut ne pas être le candidat ayant recueilli le plus de suffrages populaires.

C’est ce qui s’est passé en 2000. Le résultat officiel final fut de 50 456 002 voix pour Bush (47,9 %), 50 999 897 pour Gore (48,4 %), Ralf Nader (écologiste) en obtient 2 834 410 (2,7 %) et Patrick Buchanan (Reform Party) 446 743 (0,4 %). Il y encore eu des voix pour 12 autres candidats (en tout 0,6 %).

algorebushBien que battu dans le vote populaire, George W. Bush a remporté le plus grand nombre de « grands électeurs » grâce à une avance officielle de 537 voix en Floride. Il était alors le vainqueur du scrutin. Ce n’était pas la première fois dans l’histoire du pays qu’un président était investi avec moins de voix que son adversaire au plan national. Au XIXe siècle, les républicains Rutherford B. Hayes et Benjamin Harrison avaient également été élus avec moins de voix que leur adversaire. En France on a beaucoup critiqué ce système estimant qu’il s’agissait d’un déni de démocratie mais en oubliant un peu facilement que c’est quasiment le même système qui a été instauré (par la gauche) pour les élections municipales à Paris, Lyon et Marseille. On oublie ainsi qu’en 1983 Gaston Deferre restait maire de Marseille grâce aux « grands électeurs » alors qu’il était minoritaire dans le vote populaire. On oublie aussi qu’en 2001 Bertrand Delanoë à Paris et Gérard Colomb à Lyon s’imposent dans les mêmes conditions… ils étaient minoritaires en suffrages mais majoritaires en sièges.

Le système des grands électeurs est la condition obligatoire pour garantir la représentation des petits Etats au sein de la fédération américaine

En effet, les États-Unis sont une fédération dans laquelle les cinquante États autonomes doivent être représentés équitablement. En 1783 les premiers États se méfiaient du pouvoir fédéral et ont donc eu tendance à vouloir limiter les pouvoirs du président des États-Unis. C’est pour cela que la Chambre des représentants s’était alors opposée à la proposition du Sénat qui visait à appeler le Président des Etats-Unis : « sa majesté le Président des Etats-Unis ». L’expression a été remplacée, à l’occasion d’un vote de la chambre par celle de « Monsieur le Président des Etats-Unis ». Son mode d’élection a été fixé d’une part pour limiter sa légitimité par rapport à celle des parlementaires, il ne dépend pas directement du choix du peuple, mais aussi pour tenir compte de critères plus pratiques et concrets … il fallait plusieurs jours pour traverser les Etats Unis aux 18ème et 19ème siècles et dès lors la tenue d’un scrutin le même jour sur l’ensemble du territoire était pratiquement impossible à organiser dans des conditions acceptables pour la démocratie.

Enfin c’est un mode de scrutin qui d’une part garanti aux petits États un minimum de représentation et compense cette opération par le principe du Winner take all qui donne un poids significatif aux Etats démographiquement dominants.

Le Bipartisme américain … une légende

Le candidat Gary Johnson représente le Parti libertarien.© PHOTO AFP BRYAN R. SMITH
Le candidat Gary Johnson représente le Parti libertarien.© PHOTO AFP BRYAN R. SMITH

La presse française tente souvent de nous présenter systématiquement chaque élection comme un simple duel mais on est loin du compte. En effet l’exemple de l’élection de 2000 est frappant : Al Gore contre G Bush certes mais c’est faire abstraction des 14 autres candidats qui obtiennent en tout 3,7 % des voix et qui donnent ainsi la victoire à Bush. Ce n’est presque que justice puisque 8 ans plus tôt les candidats indépendants et surtout le conservateur Ross Perot obtiennent plus de 19 % des suffrages et coûtent cette fois sa réélection à George Bush père… Le score de Perot permit notamment à Bill Clinton d’emporter le Montana et la Géorgie. Ce fut ainsi la première fois qu’un candidat démocrate accéda à la Maison-Blanche sans remporter le Texas. En 2016 il n’y a ainsi non pas 2 mais 6 candidats à l’élection présidentielle (ils étaient 15 en 2012).

La vice présidence : l’autre élection

Initialement, les grands électeurs votaient séparément pour le président et le vice-président. Le premier candidat à obtenir une majorité devenait président et celui qui avait obtenu, après lui, le plus de votes devenait vice-président. Ce système pouvait ainsi entraîner la « cohabitation » forcée d’un président et d’un vice-président de deux partis différents. Ce fut le cas pour John Adams (parti fédéraliste) élu président en 1797 et qui avait comme vice-président son opposant du parti « républicain-démocrate » Thomas Jefferson. Par deux fois, il est arrivé qu’aucun candidat ne reçoive la majorité et c’est alors la Chambre des représentants qui a désigné le président. Ce fut le cas en 1824. Aucun candidat n’ayant obtenu la majorité absolue dans le collège électoral, l’élection du Président fut donc transférée à la Chambre des Représentants. L’élection se fait alors par délégation d’État : les représentants se réunissent par État, et chaque délégation dispose d’une seule voix. Il faut une majorité absolue, pour être élu. Le XIIe amendement restreint la possibilité de se présenter au vote de la Chambre aux trois candidats ayant obtenu le meilleur score au sein du collège électoral. C’est le fils de John Adams, John Quincy Adams qui est alors élu président des États-Unis. Après plusieurs modifications des lois électorales, on est arrivé au système actuel de l’élection couplée du président et de son vice-président ainsi qu’au vote bloqué des grands électeurs.

L’élection du vice-président n’est pas anodine. Les américains se posent toujours la question de savoir s’ils aimeraient voir une personnalité succéder au président élu, et pour cause cette accession à la présidence d’un vice-président est intervenue à cinq reprises au XXème siècle (1901, 1923, 1945, 1963 et 1974). En 1992 nombreux furent les observateurs qui exprimèrent publiquement leurs doutes sur la personnalité de Dan Quayle, le vice-président de George Bush père, considéré comme particulièrement inconsistant. La même année Jerry Brown a probablement perdu l’investiture démocrate face à Bill Clinton à cause de cette question de la vice-présidence. Alors qu’il était en tête dans les sondages pour les primaires de l’État de New York et du Wisconsin, Brown commettait une gaffe en annonçant à ses partisans qu’il envisageait de nommer le révérend noir Jesse Jackson comme candidat à la vice-présidence. Jackson avait été mis cause lors de l’élection présidentielle de 1984 pour des remarques désobligeantes envers les habitants de New York mais aussi pour des propos antisémites. Suite à cette annonce, les intentions de vote pour Brown s’effondrèrent et le 7 avril, Clinton l’emportait de justesse au Wisconsin (37 % contre 34 %) mais plus largement à New York (41 % contre 26 %).

A quoi s’attendre dans la nuit de mardi ?

Les plus fanatiques de la vie politique ne rateront pas la plus longue nuit politique que puisse nous offrir la démocratie occidentale. C’est tous les 4 ans et c’est justement cette nuit-là que tout va se jouer. Une élection surprenante entre un illuminé des affaires et une politicienne honnie par ses opposants …
Cette nuit vos yeux fatigués resteront braqués sur les Swing states c’est-à-dire les Etats qui feront basculer dans un sens ou dans l’autre le scrutin.

On considère pourtant aujourd’hui que la plupart des Etats sont acquis à l’un des deux candidats en voici la liste :

TRUMP certains : 20 Etats pour 171 votes : Alabama 9, Alaska 3, Arkansas 6, Idaho 4, Indiana 11, Kansas 6, Kentucky 8, Louisiane 8, Mississippi 6, Missouri 10, Montana 3, North Dakota 3, Ohio 18, Oklahoma 7, South Carolina 9, South Dakota 3, Tennessee 11, Texas 38, West Virginia 5, Wyoming 3.

Il devrait également l’emporter en Géorgie 16, Iowa 6, Nebraska (4 sièges sur 5), Ohio 18 et Utah 6. Il devrait prendre également 1 des 4 sièges du Maine.

Au total Trump est quasiment assuré de 222 grands électeurs sur les 270 nécessaires. Néanmoins, si dans la nuit Clinton fait basculer un seul de ces Etats, la messe est dite pour le candidat républicain.

Clinton pour sa part est assurée de l’emporter dans 17 Etats pour 200 votes : Californie 55, Connecticut 7, Delaware 3, Washington d.c. 3, Hawaii 4, Illinois 20, Maine (3 sur 4), maryland 10, Massachusetts 11, Minnesota 10, new jersey 14, new mexico 5, New York 29, Oregon 7, Rhodes Island 4, Vermont 3 et Washington 12.

Elle devrait également l’emporter dans le Wisconsin 10, la Virginie 13, la Pennsylvanie 20, le Michigan 16 et le Colorado 9.

Mathématiquement, selon les sondages de CNN, Clinton est à 268 grands électeurs et il lui suffit de faire basculer un seul Etat pour l’emporter.

Il reste donc 5 swing states contre 10 en 2012 : l’Arizona (11), la Floride (29), le Nevada (6), le New Hampshire (4) et la Caroline du Nord (15). A la lecture des derniers sondages on peut envisager la répartition suivante : Trump a plus de chances de l’emporter en Arizona, Floride et Nevada ; Clinton en Caroline du Nord ; le New Hampshire étant vraiment trop serré pour se prononcer.

La carte serait celle là :

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Alors certes, le résultat est moins clair que lors de la réelection de Barack Obama mais à la lecture des sondages, le résultat semble très clair, sauf surprise de dernière minute. Des surprises, il y en a déjà : Il y a une semaine encore, Clinton était assurée d’emportée la Floride et Trump a fait basculer les sondages. Tout est naturellement possible dans cette folle élection et on a tort de croire que les Etats sont d’une coloration définitive dans l’histoire mais les sondages montrent peu de mouvements en comparaison avec 2012 :

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