Rajiv Gandhi : l’homme qui ne voulait pas être roi (5)

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C’est une histoire passionnelle de près de 70 ans, mélange d’amour et de haine, alternance d’unions et de divorces. Entre l’Inde et la dynastie des Nehru-Gandhi, la dépendance est réciproque. Les Indiens sont fascinés par la dynastie fondée par Jawaharlal Nehru et le père de l’indépendance le Mahatma Gandhi, même quand ils la répudient ou qu’ils l’exècrent. Si Gandhi était le grand combattant de l’indépendance et l’initiateur moral de la dynastie politique (1), Nehru en est le véritable fondateur, de la dynastie comme de la démocratie indienne (2). Sa fille Indira Gandhi, lui succède et devenait une grande réformatrice progressiste,avant le tournant autoritaire (3) qui lui aura été finalement fatal. Nous nous étions arrêtés au lendemain de l’assassinat de la mère de l’Inde moderne (4).

Rajiv Gandhi, menait campagne dans la région de Calcutta quand il apprend la mort de sa mère. « Un Nehru ne pleure pas en public » lui avait elle dit un jour, « surtout quand un grand malheur s’abat sur lui » .

Sonia et Rajiv Gandhi

L’homme qui avait tout fait pour rester à l’écart de la politique et qui ne vivait que pour sa famille et les avions de ligne qu’il pilotait est jeté dans l’arène faute de combattants. Sa mère et son frère sont morts, il ne reste que lui pour défendre l’héritage de la dynastie et il est choisi par son parti comme Premier ministre quelques heures à peine après l’assassinat de sa mère. Il ne se contente pas de remporter les élections, c’est un raz de marée. Le parti de sa mère, devenu « son » parti obtient 400 des 500 sièges du parlement, comme un dernier hommage à la mère de la patrie indienne.

La famille qui subissait patiemment son rôle d’accompagnement d’Indira était désormais au cœur de la tourmente politique. Sonia et leurs enfants déménagent dans une nouvelle résidence plus sécurisée et ils sont désormais « encerclés », confinés, par un impressionnant service de sécurité de 300 hommes, présents vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pour sortir, il faut prévenir à l’avance en précisant l’endroit où l’on doit se rendre. En quelques heures, les derniers spasmes de l’intimité de la famille a disparu. Dans les voitures, devant les portes, perchés sur les branches des arbres du jardin … les officiers de sécurité sont partis et suivent à la trace les membres de la famille Gandhi. La normalité était devenue une chimère et la lourdeur de l’ambiance sécuritaire transformait le moindre retard ou changement de programme en une frayeur d’attentat ou d’assassinat.

Plus qu’un héritier

Pourtant, Rajiv Gandhi devenu Premier ministre, ne se contente pas du rôle triste de successeur involontaire, de substitution temporaire. Il met tout son dynamisme au service de sa vision de l’inde, n’hésitant pas à rompre avec les vieilles lubies de sa mère notamment le socialisme et la planification économique. Il initie la libéralisation de l’économie indienne par la suppression de la licence administrative pour les entreprises, encourage l’essor des télécommunications et renforce les liens de l’Inde avec les États-Unis.

Il a néanmoins un lourd héritage politique laissé par sa mère : le problème Sikh. Suite à l’assassinat de sa mère et la vague de haine anti sikhs qui s’en suivit, il choisit la voie de l’apaisement. Il signe un accord de paix avec le chef du parti des modérés du Pendjab et promet des élections dès 1985. Rien en le fait tanguer, même pas la série d’attentats qui ensanglante le Pendjab pendant quelques mois. Même l’explosion en plein vol d’un Boeing 747 d’India Airlines reliant Toronto à Dehli et 325 victimes ne le pousse pas sur le chemin de la représailles et de la vengeance.

Le 20 aout 1985, en pleine campagne électorale, le chef du parti modéré est assassiné mais là encore Rajiv décide de maintenir les élections espérant en réponse à la violence une large victoire des modérés. Là encore il a raison, la victoire est éclatante dans le Pendjab et les extrémistes sont quasiment politiquement anéantis. Ces derniers décident de se retrancher une fois encore dans l’Akal Takht reconstruit, provoquant Rajiv Gandhi comme ils l’avaient fait avec sa mère.

Sonia Gandhi assiste à la réunion de crise autour de son mari et elle blêmit en entendant cette phrase déjà prononcée par les mêmes militaires lors de la même réunion présidée par Indira : « La seule solution est l’action militaire ». Elle connait cette phrase, ses conséquences politiques et personnelles. Mais Rajiv n’est pas sa mère. Il interdit l’assaut et ordonne un siège ferme. Rien ne doit sortir, rien ne doit rentrer. L’armée encercle le temple et ne bouge pas. Elle a interdiction de répondre aux provocations et aux tirs ennemis. Le siège ne dura que 10 jours et c’est sans violence que les extrémistes se rendirent aux forces armées.

Pendant ce temps, Rajiv Gandhi gouverne. Il engage une modernisation à marche forcée souhaitant que l’électricité arrive dans chaque village indien et que l’informatique soit présente dans chaque école indienne … nous sommes en 1986… cette modernité il appliquera à tous les domaines.

Il fait de la science, de la technologie et des industries connexes des priorités absolues de son action en réduisant les quotas, les taxes et les droits de douane sur les importations des industries technologiques, notamment les ordinateurs, les compagnies aériennes, la défense et les télécommunications.

En fait, sa première action, en tant que Premier ministre, aura été une réforme du système institutionnel avec la loi anti-défection. Selon cette loi, un membre du Parlement ou de l’ Assemblée législative, élu au sein des listes de la majorité, n’a pas le droit de rejoindre un parti d’opposition pendant jusqu’à la prochaine élection. C’était une pratique courante dans l’histoire politique indienne qui permettait de faire tomber les Gouvernement. Indira en avait été victime une fois et l’avait par la suite elle-même utilisée pour revenir au pouvoir.

En matière de diplomatie, Rajiv Gandhi réinstalle l’Inde au centre de l’échiquier comme une puissance d’équilibre au service de la paix. Il intensifie les discussions avec la Pakistan et échange des visites officielles avec l’ennemi historique. Il intervient militairement pour empêcher des coups d’Etats par exemple aux Seychelles en 1986 et aux Maldives en 1988. Il se  fait ensuite le principal avocat de la cause du désarmement nucléaire dans le monde, intervenant inlassablement à toutes les tribunes pour expliquer que le monde peut et doit vivre sans armes de destruction massive qu’elles soient nucléaire, radiologiques, biologiques ou chimiques.

Le destin du Sri Lanka

Le pacifiste Gandhi doit faire face à un autre problème de grande ampleur. La question des réfugiés qui traversaient par milliers le détroit entre le Sri Lanka et l’Inde pour échapper aux offensives de l’armée gouvernementale. Le Gouvernement indien craignait que le mécontentement des Tamouls du Sri Lanka ne se propage à ses voisins du sous-continent en alimentant les aspirations indépendantistes de l’Etat indien du Tamil Nadu… comme s’il n’avait déjà pas assez de tensions sécessionnistes. Pour Rajiv Gandhi, la solution au problème n’est pas en Inde mais directement à Colombo, la capitale Sri lankaise.

Gandhi fait pression sur le Gouvernement pour qu’il trouve les moyens de faire la paix avec les indépendantistes mais Colombo fait la sourde oreille. Au contraire, les militaires sri lankais augmentent la pression sur la province révoltée en imposant un blocus militaire total. Le premier ministre indien enrage de cette bêtise politique. Il décide d’organiser une opération de secours militarisée qui largue des tonnes de riz, de médicaments et de produits de première nécessité aux populations assiégées. Le Gouvernement cède à la pression de l’Inde et ratifie un accord déléguant une partie de souveraineté à la région tamoul.

l’attentat de colombo

Rajiv Gandhi se rend à Colombo pour célébrer cet accord historique. A cette occasion il passe en revue la garde d’honneur aux côtés du président Sri Lankais quand un soldat sort du rang et se jette sur lui pour lui fracasser le crâne avec la crosse de son fusil. Le Premier ministre l’esquive de justesse et la crosse s’abat sur son épaule qu’il ne pourra plus bouger pendant des mois. Rajiv Gandhi découvre que la paix ne se gagne pas dans les salons du pouvoir mais dans les esprits et au Sri Lanka, la paix est encore loin d’avoir gagnée. D’autant plus que Gandhi n’était pas encore rentré à New Dehli que le Sri Lanka réclamait la mise en place de la clause d’assistance militaire prévue par le traité. Quand les soldats indiens arrivent comme force d’interposition, ils sont accueillis par les militaires Sri lankais comme des soldats d’occupation et par les insurgés tamouls comme des traîtres. Ces derniers finissent par dénoncer l’accord et lancer une vague d’attentats sans précédents.

Cet échec diplomatique eut un effet désastreux alors que le peuple indien votait. Le parti qui ne pouvait pas progresser perdit beaucoup plus de provinces que prévu et plusieurs voix s’élevaient pour douter des compétences du Premier ministre. AU même moment un scandale politique et financier vient frapper de plein fouet le Parti du Congrès.

Les élections se gagnent et se perdent

Aux élections générales de 1989, c’est un Rajiv Gandhi grossi et fatigué qui s’écroule dans son fauteuil à l’annonce des résultats. Le Parti du Congrès ne dispose plus de la majorité absolue. Même s’il est arrivé en tête, Gandhi s’estime battu et renonce à former le Gouvernement. En fait depuis lors plus aucun parti n’arrivera jamais à obtenir la majorité absolue seul dans une élection en Inde. Rajiv prend la parole :  « Les élections se gagnent et se perdent, mais le travail d’une Nation n’est jamais achevé. Je veux dire ma gratitude au peuple de L’Inde pour l’affection qu’il m’a si généreusement dispensée. » C’était déjà des paroles qui sonnaient comme un adieu. Le rendez-vous de Rajiv Gandhi avec son destin se rapprochait inexorablement.

La défaite électorale avait été une bénédiction pour Sonia Gandhi tant sa détestation de la carrière politique de ses proches s’intensifiait. Elle retrouvait son mari, ses enfants, les plaisirs « simples » de la vie quotidienne sans la pression permanente de la politique et de la sécurité mais comme toujours, la parenthèse de bonheur se referma. Rajiv avait écrit à sa fille que cette nouvelle majorité serait incapable de survivre plus de deux ans tant ils ne s’entendent que sur une chose : la haine du Parti du Congrès et de la famille Gandhi.

Ce n’est pas de la majorité que vint la débandade mais des plus profondes divisions ancestrales de l’Inde : les haines religieuses et cette fois alors que des musulmans s’attaquaient aux temples sacrés des hindous et que ces derniers répliquaient en brûlant les mosquées les plus saintes du sous-continent, la situation tourne à la guerre religieuse généralisée.

Un an à peine après la défaite de Gandhi, le nouveau Premier ministre perd sa majorité et démissionne. Son remplaçant ne dure pas plus longtemps et les élections sont convoquées pour mai 1991.

Le dernier combat

C’est toute la famille que se lance à corps perdu dans la campagne. Chaque ville, chaque vallée isolée est visitée par Rajiv qui cède aux délices d’une campagne électorale, comme sa mère, son frère et son grand-père avant lui. L’envie de reconquête obsède ses jours et ses nuits.

Les sondages sont favorables mais rien n’arrête son énergie. Le 21 mai, il monte à bord d’un hélicoptère pour visiter l’Etat d’Orissa, à l’est du pays. Epuisé il envisage un instant de réduire le programme mais il pensa aux gens qui l’attendaient à Sriperumbudur, petit village voisin du Tamil Nadu. Il monte dans son avion et patiente quelques minutes avant que le commandant vienne l’air contrit pour l’informer qu’une panne l’empêchait de décoller … le destin ! Rajiv lui répond amusé « Tant mieux, puisqu’il faut rester, restons » !

En route vers une chambre d’hôte, il est néanmoins rattrapé par une voiture de police … l’avion est réparé et l’attend. Rajiv hésite encore mais finalement décide de faire confiance au destin. Il retourne à l’aéroport et décolle pour honorer ses engagements.

Arrivé à Madras peu après vingt heures trente, il mange un morceau et s’engouffre dans la voiture officielle passant de village en village. Une journaliste du New York Times qui l’accompagnait écrira : « j’étais surprise du peu de protection qui lui était accordée. Plus de cent fois, un des bras qui se glissait dans la voiture pour toucher sa main ou son épaule aurait pu tenir un pistolet ou un poignard »…

Un peu après dix heures il arrivait à Sriperumbudur. Ses deux heures de retard n’avaient pour effet que de faire durer la fête annonçant son arrivée. Une fête familiale, sans portique de sécurité ni forces de l’ordre visibles. Seul Pradip Gupta, le fidèle garde du corps s’efforçait d’écarter les gens sur le passage de son protégé.

Dernière photo de Rajiv Gandhi avec au premier plan son assassin

Dans la foule il y avait deux femmes d’une trentaine d’année : Dhanu et Kokila. Cette dernière était la fille d’un membre du parti. Elle s’approcha te Rajiv lui passa un bras autour des épaules tandis qu’elle récitait un poème en son honneur. Dhanu était derrière elle une guirlande à la main. Elle fit un pas en avant et au moment où elle allait mettre sa guirlande au cou de Rajiv Gandhi une policière lui repoussa le bras. Rajiv lui sourit : « laissez chacun prendre son tour, rassurez vous tout est calme ». Dhanu lui enfila donc sa guirlande puis s’accroupit pour lui toucher les pieds. Alors que Rajiv Gandhi s’inclinait pour la remercier, elle tirait sur un cordon activant les six grenades à mitrailles qui entouraient son ventre.

Quinze minutes plus tard, la ligne sécurisé se sonnait au numéro 10 de l’avenue Janpath, puis en l’espace de quelques minutes ce sont toutes les lignes qui sonnaient partout dans la maison. Sonia Gandhi se jeta dans le couloir tombant sur le secrétaire particulier livide. Elle le regarda dans les yeux et ne posa qu’une question : « est il vivant ? »

En fait, il ne restait presque plus rien du corps de l’héritier des Gandhi, balayé par la haine incontrôlable et injuste des Tamouls. Pradib Gupta avait promis à Sonia qu’il faudrait lui passer sur le corps pour qu’il arrive quelque chose à Rajiv, mais un homme dévoué ne peut rien contre une bombe et le fidèle garde du corps était mort lui aussi accompagnant 17 victimes dont celui qui devait redevenir Premier ministre… laissant l’Inde à la recherche de son héritage.

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