L’ultime expression de la liberté d’une muse

Share

Il y a des regards qui touchent plus que d’autres, ceux qui portent en eux une incroyable fureur, une rage insurmontable qui les détruit ou fait d’eux des êtres immenses, des humains hors du commun. Sergueï Polounine est de ces êtres improbables, des animaux indomptables dont le génie est comme une évidence qui vous laisse sans voix.

Dans la mythologie grecque, Terpsichore est la Muse de la Danse. C’est une jeune fille, vive, enjouée, couronnée de guirlandes, et tenant une lyre au son de laquelle elle dirige en cadence tous ses pas. Elle est la mère du cinquième art, la Danse, où la souffrance est masquée sous des atours de légèreté et la force sous l’apparence de la fragilité.

Sergueï Polounine

Le Ballet n’est pas mon monde ni ma culture et pourtant, confortablement installé dans un avion pour quelques heures trop longues, mon regard a été littéralement happé par un documentaire de Steven Cantor intitulé “Dancer” et consacré à Sergueï Polounine, le James Dean du Ballet.

On apprend à déchiffrer la douleur derrière le génie de ce fils d’ouvrier né en Ukraine en 1989 et poussé vers la danse par sa mère à l’âge de trois ans. L’enfant montre des signes précurseur d’un grand talent et comme le reconnaissent aujourd’hui ses parents, il porte dès ce jeune âge tous les espoirs d’une famille pauvre qui toute entière fait peser sur les frêles épaules de Sergueï les rêves d’une vie meilleure.

Sergueï Polounine à l’école à Londres

La famille quitte sa petite ville du sud de l’Ukraine pour rejoindre Kiev et inscrire Sergueï à l’école nationale du Ballet. Son père part au Portugal travailler sur des chantiers plus rémunérateurs et sa grand-mère va en Grèce s’occuper de vieilles dames. Tout l’argent de la famille ne sert qu’à financer les cours de danse de l’enfant qui s’entraîne à chaque heure du jour sous la férule des enseignants mais aussi de sa mère. A 13 ans il obtient une audition à une prestigieuse école de Londres où il s’installe en pensionnat avant d’intégrer le Royal Ballet à 17 ans. En 2009, en à peine deux ans et à seulement 19 ans, il est promu premier danseur, et en juin 2010, à 20 ans, danseur étoile, devenant l’artiste le plus jeune à jamais accéder à ce rôle.

Le documentaire retrace le parcours de cette étoile filante qui danse encore et toujours pour sa famille dans le seul espoir de la réunir. Quand finalement il apprend le divorce de ses parents, usés par l’éloignement, quelque chose se brise dans l’esprit du jeune homme qui se pose une nouvelle question : pourquoi ?

Sergueï Polounine

Pourquoi danser, travailler, briser mon corps heure après heure si la seule raison de mon combat, ma famille, a disparue ?

Il créé la consternation en 2012 en claquant la porte du prestigieux Royal Ballet britannique à une semaine de la première du ballet “The Dream”, où il devait tenir le rôle principal.

Une scène marquante du documentaire montre Sergueï Polounine se rouler dans la neige, dévêtu, à l’extérieur de son domicile londonien, peu après sa démission du ballet. “Pour moi, c’est l’ultime expression de la liberté“, dit Steve Cantor.

Sergueï Polounine avait ensuite rejoint le Théâtre Stanislavski de Moscou, donnant un nouvel éclat à cette compagnie souvent éclipsée par le mythique Bolchoï. En 2015, il signe ce qu’il présente comme un testament artistique avec sa chorégraphie incroyable sur “Take Me to Church” (2015), réalisée avec l’artiste et photographe David LaChapelle… Une chorégraphie qui raconte la vie du danseur, sa violence, sa colère et son art … Un délice qui donne envie de courir au Ballet et de croire à la réincarnation des muses.

Devant Dancer, j’ai ri, j’ai pleuré, j’ai ressenti cette incroyable douleur d’une vie d’abnégation et de folies quand un homme de 25 ans est parvenu au sommet de son art et observe le précipice qui l’entoure, dans un état rare de solitude lançant aux alentours le regard perdu d’un enfant à qui l’on aurait volé sa vie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *