Le silence comme évidence

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Cela fait plus d’un mois que ces pages restent blanches. Plus d’un mois que je ne tente pas de poser sur le papier virtuel les pensées qui par moment m’assaillent et c’est une première pour ce blog depuis 6 ans que jour après jour j’utilise mon clavier comme exutoire.

Je n’ai pas fait vœu de silence comme d’autres font, Dieu sait comment, vœu de chasteté. La réalité, c’est qu’en dehors du monde concret et quotidien qui happe la moindre parcelle de mon énergie, j’éprouve une incommensurable lassitude non pas d’écrire mais d’entendre ce bruit incessant que le monde contemporain nous offre en guise d’opinions.

Elles sont diverses, variées parfois talentueuses, souvent édifiantes, rarement éclairées : les opinions des gens. Mon monde est ainsi devenu un bistrot du coin où chacun est bien sur libre de dire ce que bon lui semble mais surtout et hélas ou chacun se sent légitime à exprimer la première bêtise venue sans jamais s’interroger sur ses sources, ses connaissances et naturellement sur l’identité de ses interlocuteurs et la manière dont ils vont ressentir son opinion érigée en vérité absolue.

Je pense à cette connaissance qui nous explique benoîtement qu’à Paris il n’y a plus que des cadres alignant 3000€ net par mois alors qu’autour de la table la moitié des participants vivent avec le SMIC et habitent pourtant Paris. Je pense à cet ami qui nous explique que les salariés doivent tout à leur patron car sans lui ils n’auraient ni travail ni revenu, qu’être patron c’est d’abord servir l’intérêt collectif avant de passer une heure à nous expliquer ses stratégies de défiscalisation et de “préservation de ses revenus” par la non déclaration de certaines sommes….

Je pense aux débats sur twitter et facebook … où l’on reconnait le plus crétin par sa persévérance à ne jamais rien lâcher à ses interlocuteurs …

Bref je suis las d’ajouter mes certitudes béates aux leurs. Alors je me tais, je cours après ma vie, mon amour, mes envies, mes ingratitudes momentanées. Parfois, la colère est trop forte alors au détour d’un profil facebook je m’exprime en pesant mes mots pour masquer ma rage, souvent sans grand succès. L’ère du vide a vaincu. Ce livre de Gille Lipovetsky a été publié en 1983. Pendant 15 ans il est devenu le livre le plus cité par les étudiants de Sciences Po même si bien peu sont ceux qui l’avaient lu. Nous le citions car rien que son titre permettait de l’accoler à n’importe quelle thématique.

Et pourtant, si vous lisez aujourdhui ce petit livre qui a plus de 30 ans vous seriez ahuris.

L’auteur fonde son raisonnement sur l’idée que les démocraties contemporaines sont plongées dans un vide idéologique en raison du dépérissement des grands projets collectifs et donc de la désacralisation des valeurs traditionnelles (comme la politesse, le respect des aînés …). A ce titre l’individu est désormais libre de se consacrer tout entier à lui-même dans une sorte d’incessante séduction narcissique.

Lipovetsky prévoit en 1983 que le Moi, détaché d’autrui, va devenir la préoccupation centrale de l’individu, et que son corps sera promu au rang d’un véritable objet de culte. « […] c’est à un détachement émotionnel qu’aspireraient de plus en plus les individus, écrit Lipovetsky, en raison des risques d’instabilité que connaissent de nos jours les relations personnelles. Avoir des relations interindividuelles sans attachement profond, ne pas se sentir vulnérable, développer son indépendance affective, vivre seul, tel serait le profil de Narcisse »

L’auteur ne connaissait pas Facebook où l’on met en scène ses moments de bonheur, où l’on partage nos deuils pour obtenir de l’amour par clics et emoticons . L’auteur ne connaissait pas Twitter et son style “personnal branling” … L’auteur n’avait pas idée de ce que pourrait être Snapchat et Instagram où l’on partage des milliers de photos … de nous mêmes. Des applications, des modes de vie qui ont fait que sur un téléphone, le capteur photographique principal est celui de face pour les selfies, alors que le capteur arrière est peu à peu abandonné à quelques photos de monuments en vacances….

Ce soir, sous la chaleur étouffante, éteignez téléphones, tablettes, télévisions et ordinateurs. Ce soir glissez vous sous un drap en laissant au repos votre corps de gladiateur moderne et lisez l’Ère du  vide de Gilles Lipovetsky. Lisez le et laissez vous porter comme moi par un silence salvateur.

 

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