Les pisses-froids de l’histoire

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Vous retournez la feuille d’examen où apparaissent les 20 questions auxquelles vous serez amenés à répondre dans les minutes qui viennent. Comme à chaque fois il y a comme une petite boule de stress qui vous prend l’estomac et là vous lisez la première question en vous disant que concernant le premier point il est acquis, cadeau du professeur :  il y a une photo prise en mer, probablement dans quelque lieu paradisiaque, et comme question : “de quelle couleur est la mer ?” Vous écrivez nerveusement “bleu” et vous poursuivez ainsi de suite pour chaque question.

Quelques jours plus tard, vous êtes de retour à la même place, votre copie entre les mains, les yeux écarquillés. Pour la première question, il est indiqué en rouge “0 point”. La bonne réponse était “bleu turquoise”. Vous venez de rencontrer Mathilde Larrère, historienne qui se moque comme d’une guigne de l’idée de transmission de la connaissance. Ce qu’elle aime c’est “l’exactitude” quasi scientifique de l’explication historique quitte à y sacrifier la transmissions des connaissances et l’amour de la matière.

Ordonnance de Villers-Coterêt (première page)

Stéphane Bern et Emmanuel Macron viennent d’en faire l’amère expérience à leur tour. En effet, à l’occasion des Journées du patrimoine, le président a visité avec des élèves (et l’animateur Stéphane Bern) le château de Monte-Cristo, dans les Yvelines. C’est là qu’a résidé l’écrivain Alexandre Dumas, mais c’est également ici que le roi François Ier a signé, en 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts. Stéphane Bern en a donc profité pour expliquer cette ordonnance aux élèves. “Elle fait du français la langue officielle. Si nous parlons tous le français, c’est grâce à l’ordonnance de Villers-Cotterêts“, commence l’animateur. Et Emmanuel Macron de compléter peu après : « Le roi a décidé que tous ceux qui vivaient dans son royaume devaient parler français ».

Et là, c’est la bérézina médiatique, portée par notre historienne qui lance le cours d’histoire contre nos hommes politiques car ce que déteste le plus cette femme toute entière à son art, c’est l’imprécision du propos et l’implication dans l’histoire d’hommes politiques ou médiatiques qui ne seraient pas sur sa ligne idéologique. Avant le président et son ami médiatique, Nicolas Sarkozy, Manuel Valls comme Lorant Deutsch en avaient fait les frais.  Ces attaques sont relayées par une presse qui oublie toujours de rappeler que l’indépendante historienne était candidate du parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon aux dernières élections municipales, ce qui colore néanmoins la vision de l’histoire qu’elle peut avoir, car voyez vous je ne l’ai pas entendue s’émouvoir quand le leader maximo de la gôôôôôche française s’exclamait à la tribune de l’Assemblée : “Un mot donc pour conclure, celui de Robespierre, fondateur de nos libertés” …

Cette fois ci, notre historienne nous explique sur Twitter concernant la visite présidentielle de Monte-Christo :”oh purée ça commence fort, vive le roi!!! et au passage une mésinterprétation de l’édit…”

Henri IV et la poule au pot

On nous explique ainsi que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ordonne en effet que désormais seront écrits, enregistrés, prononcés et délivrés “en langage maternel françois”, toutes les décisions judiciaires, tous les actes de procédure et tous les actes notariés. Que cela a pour objectif de permettre aux justiciables de comprendre la langue des textes sur la base desquels ils seront condamnés et donc de mieux pouvoir se défendre, mais que l’imposition du français à toute la population arrive bien plus tard.

 Sur le fond, l’explication est en partie exacte : en effet choisir une langue pour les textes de loi et pour la justice avec pour objectif que c’est parce qu’ils seront tous rédigés dans une seule langue qu’on en facilite la compréhension implique naturellement que tout le monde comprenne cette langue. Il s’agit donc bien d’un édit qui vise la généralisation de la langue française à l’ensemble de la population puisque il remplace le latin par le français comme langue officielle du pays, de son administration et de son droit. Mais l’on est bien d’accord, cela n’impose pas au paysan landais d’abandonner son patois au profit du français. Cette terreur linguistique imposant à tous la même langue sera le fait d’abord de la Révolution française tant aimée de notre historienne et ne sera réalisée que par la Troisième République.

Sur la forme maintenant : nous sommes bien d’accord que l’ordonnance de Villers-Cotterêts est le point de départ de l’unité linguistique française. Et cela est tant vrai qu’une partie du texte, celle relative à l’usage du français, est encore en application dans le droit français. Il s’agit même du texte le plus ancien encore en application dans notre ordre juridique (pour notre historienne il s’agit de ses articles 110 et 111 encore applicables car jamais abrogés.)

Charlemagne et l’invention de l’Ecole

Qu’est ce qui est le plus important ? Que des enfants de 12 ans pensent qu’on impose le français à compter du roi François Ier grâce à un texte signé à Monte-Christo en 1539 qui s’appelle l’ordonnance de Villers-Cotterêts ou qu’on essaye de leur expliquer dans le détail l’évolution législative qui permet d’étendre l’usage de la langue française de l’administration en 1539 aux provinces en 1792 jusqu’aux écoles primaires à compter de 1902 ? Je crois à l’apprentissage de l’Histoire au travers des symboles, des personnages forts et de quelques événements importants et significatifs. Il est impossible d’enseigner l’exactitude des faits et des pensées au plus grand nombre, peut être déjà parce que les historiens ne sont d’accords sur aucun détail ni aucune interprétation et je préférerai toujours  que mille enfants apprennent une chose à 75% exacte plutôt qu’un seul devienne un sachant parfait laissant les 99 autres dans la crasse de leur inculture historique. Alors vive Henri IV et sa poule au pot, Clovis et son baptême, Charlemagne et l’invention de l’école, François Ier et la langue française et que se taisent enfin les pisse froids  de l’histoire qui depuis 20 ans s’acharnent à tuer les rêves et les fantasmes dans les yeux de nos enfants.

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